Un sourire pour changer le monde?

Le récit de Véronique Ovaldé fait la part belle aux mères vacillantes, celles qui abandonnent leur progéniture pour l’aventure, celles qui les couvent jusqu’à la suffocation, celles dont l’élan maternel ne s’est jamais présenté.
Photo: Jean-Luc Bertini Flammarion Le récit de Véronique Ovaldé fait la part belle aux mères vacillantes, celles qui abandonnent leur progéniture pour l’aventure, celles qui les couvent jusqu’à la suffocation, celles dont l’élan maternel ne s’est jamais présenté.

« Tu n’as pas remarqué qu’on nous demande de toujours sourire pour ne pas effrayer les hommes ? » Lorsque Stella, jeune adolescente dans la fleur de l’âge, lance cette réplique à sa mère Gloria, c’est d’abord pour s’indigner des pressions indues et irréalistes qui pèsent sur les femmes, du pouvoir démesuré accordé à leur apparence et à leur attitude au détriment de leurs réflexions.

Or, pour Gloria, héroïne du roman Personne n’a peur des gens qui sourient, ce sourire débonnaire constitue une arme redoutable, un mécanisme de survie qu’il vaut mieux apprendre à utiliser le plus rapidement possible.

« Un homme qui prend un air renfrogné sera toujours considéré comme sérieux, concentré ou préoccupé, souligne l’auteure française Véronique Ovaldé. Une femme qui adopte la même attitude sera désignée comme revêche et inaccessible. Pour neutraliser son entourage, les convaincre qu’elle est inoffensive et gagner leur confiance, le sourire s’avère plus efficace que n’importe quelle autre forme d’interaction. »

Gloria choisit ainsi d’embrasser le paradoxe auquel toutes les femmes se heurtent : reconnaître les diktats absurdes du patriarcat et condamnés à éventuellement lui échapper tout en exploitant, pendant qu’il est encore temps, le potentiel ravageur, séducteur et ambitieux d’un visage qui s’illumine.

Dans ce treizième roman, récit noir flirtant avec le thriller psychologique, Véronique Ovaldé s’amuse à exploiter les extrêmes dans lesquels on n’attend que trop rarement les personnages féminins, esquissant le destin exalté d’une jeune mère dont le parcours est semé de morts inexpliquées, de souvenirs tragiques, de colères incontrôlables et libératrices et de décisions déraisonnables. Mais selon qui ?

Le fantasme de la mère

Gloria a choisi ce jour de juin pour partir, fuir, recommencer une nouvelle vie. « Elle a fermé les volets côté sud comme elle le faisait toujours dans la journée — elle se doutait qu’il passait régulièrement devant l’immeuble. Elle voulait que tout ait l’air absolument normal. Ça leur laisserait quelques heures d’avance. »

Elle file récupérer ses filles, Stella et Loulou, à la sortie de l’école et les embarque pour un long voyage sans préavis en direction de la maison alsacienne où elle passait ses vacances étant enfant. Mais pourquoi ce départ soudain ? Quelle menace redoute tant Gloria ? Pour protéger ses enfants du danger, elle devra elle-même se mesurer à ses propres fantômes, surmonter ses innombrables craintes et affronter l’inquiétude quant au monde qui la taraude en permanence.

« Chaque parent doit trouver le juste milieu entre le désir de protéger et celui de développer l’autonomie de sa progéniture. Or, cette balance est très difficile à définir. Pour Gloria, que j’imagine facilement prévoir un abri en cas de catastrophe nucléaire, la sécurité de ses enfants est indissociable de sa présence », précise la romancière.

Le récit fait la part belle aux mères vacillantes, celles qui abandonnent leur progéniture pour l’aventure, celles qui les couvent jusqu’à la suffocation, celles dont l’élan maternel ne s’est jamais présenté. « Mais qui décide qu’une mère est défaillante ? Qu’elle ne répond pas aux critères de réussite ? Ce sont bien sûr tous des paramètres définis par les hommes et ça en fait des archétypes très intéressants à exploiter. »

Pour assurer la quiétude de ceux qu’elle aime, Gloria est donc prête à tout ; un tout qui se dévoile au compte-gouttes et qui étonnera même les plus perspicaces. L’écriture inventive et lucide de Véronique Ovaldé permet au lecteur de se laisser convoquer dans l’esprit délirant et irrationnel d’un personnage qu’il ne peut s’empêcher d’adopter.

« C’était nécessaire pour le lecteur de comprendre la façon de penser de Gloria afin qu’il accepte de la suivre dans son excès, et qu’il adhère aux incohérences et débordements qui lui sont proposés », insiste l’écrivaine. Cette acceptation et cette identification à un personnage étourdissant et, disons-le, un peu détraqué, est aussi rendu possible grâce au caractère éminemment universel des pulsions de Gloria.

« Bien que cette mère fuie vraisemblablement une menace, on se retrouve tout un peu dans ce fantasme de départ, de fuite. Elle porte en elle une colère que chacun aimerait pouvoir libérer. Qui n’a pas déjà rêvé de crier des injures au type qui laisse tourner le moteur de sa voiture pour rien ? La plupart d’entre nous lui feraient remarquer avec un sourire au visage. Pas Gloria. Elle hurle. Elle est ce que nous serions vous et moi si nous nous donnions le droit à l’extrême. »

Cette absence de limites crée une tension latente dans la narration, transformant progressivement cette tragique histoire de famille en un suspense haletant. Grâce à une construction narrative efficace qui repose sur la mémoire et les impressions, ainsi qu’à des personnages secondaires dont les contours poncifs s’avèrent illusoires, chaque page de Personne n’a peur des gens qui sourient fait miroiter l’imprévu et pousse le thème de la paranoïa à son apogée, avec toujours cette question : jusqu’où Gloria sera-t-elle capable d’aller ?

Critique de «Personne n’a peur des gens qui sourient»

En récupérant ses filles à l’école en cette chaude journée du mois de juin, Gloria leur annonce sans préavis qu’elles embarquent pour un long voyage. Elles quittent les rives de la Méditerranée en direction du nord, vers la maison alsacienne dans la forêt de Kayserhein où Gloria, enfant, passait ses vacances. La précipitation, la sensation de fuite sont tangibles dans cette désertion soudaine. Mais à quelle menace cherche-telle à échapper ? Pour le découvrir, l’écrivaine française Véronique Ovaldé entraîne le lecteur dans un récit tendu et enivrant, virevoltant entre les fantômes et les secrets du passé, les menaces du présent et les bizarreries d’un quotidien où les spectres, la solitude et la peur d’une mère qui a trop vécu côtoient les rires d’enfants rêveurs et assurés. Mené par une construction narrative inventive et précise et des personnages complexes et mystérieux que l’auteure ne craint pas de malmener, «Personne n’a peur des gens qui sourient» est à la fois un roman envoûtant et imprévisible et un délicieux croquis des constructions sociales qui orientent nos choix et nos démarches.

Personne n’a peur des gens qui sourient

★★★ 1/2

Véronique Ovaldé, Flammarion, Paris, 2019, 270 pages