«Devouchki»: le grand écart

Malgré certaines faiblesses, Victor Remizov évite ici de verser tout d’un bloc dans le manichéisme.
Photo: Joël Saget Agence France-Presse Malgré certaines faiblesses, Victor Remizov évite ici de verser tout d’un bloc dans le manichéisme.

Vaut-il mieux rester sagement au fond de sa province ou rejoindre la capitale, comme en rêvaient jusqu’à la nausée les trois sœurs de Tchekhov ? Choisir l’amour ou préférer la sécurité matérielle ? Avec Devouchki, son deuxième roman traduit en français, le Russe Victor Remizov s’empare de ces interrogations et fait d’un dilemme moral et amoureux le cœur de son second roman.

Dans la petite ville de Beloretchensk, à 300 kilomètres d’Irkoutsk, au cœur de la « magnifique et indomptable Sibérie », deux cousines décident d’aller tenter leur chance à Moscou au milieu de l’année 2014, devenant des immigrantes dans leur propre pays, côtoyant Tadjiks et Ouzbeks qui tentent d’y faire leur place envers et contre tout dans cette impitoyable jungle urbaine.

Nastia, beauté vulgaire, superficielle et un peu dépravée, est attirée par tout ce qui brille et ne pense qu’à s’amuser. Katia, au contraire, rêve de faire des études de médecine, a lu tous les classiques russes et n’a aucune expérience des hommes. Sa mère s’épuise pour trois fois rien à l’usine locale de poissons et son père, enseignant de mathématiques, est immobilisé depuis deux ans dans un corset de plâtre à la suite d’un accident.

Entre la somme astronomique que les médecins exigent pour opérer son père et les demandes incessantes de la direction corrompue de la prison où son frère est incarcéré, l’argent manque cruellement. Katia, beauté russe classique qui fait tourner toutes les têtes, devient serveuse dans un chic restaurant géorgien de Moscou et souhaite aider sa famille. Sa cousine, qui travaille dans un marché public, n’a qu’un objectif : se faire entretenir par un homme.

Ce qui était le fantasme de l’une deviendra le destin de l’autre. Alexeï, un homme d’affaires millionnaire marié, va s’éprendre de Katia. Mais son colocataire, un étudiant en journalisme du nom d’Andreï, va lui aussi tomber amoureux d’elle. Entre les deux, le cœur, la conscience et le portefeuille de la jeune femme vont balancer. Voilà qui est vite résumé.

Si l’écrivain russe de 60 ans nous avait impressionnés avec Volia Volnaïa (Belfond, 2017), implacable cri de révolte et de liberté lancé en pleine taïga, cette histoire de destin féminin dans la Russie d’aujourd’hui force un peu sur les clichés.

On pourra au passage s’étonner que l’on ait choisi pour titre un mot russe qui n’est pas le titre original du livre, Iskushenie (« la tentation », avec toute sa résonance chrétienne) devenant ici Devouchki (« les jeunes femmes »). La bêtise des éditeurs est parfois insondable.

Malgré certaines faiblesses — un déluge de dialogues, des longueurs, une finale prévisible à la Le bonheur est dans le pré —, Remizov évite ici de verser tout d’un bloc dans le manichéisme, mais sans approcher le souffle et le tragique de Volia Volnaïa.

Extrait de «Devouchki»

« Sa vie était celle d’un hamster dans sa roue… Elle regardait par la fenêtre de l’autobus, les yeux perdus dans le lointain. Elle tournait sans cesse, comme un rongeur, abattait un travail insensé au bout de ses pattes. Mieux valait ne pas s’arrêter. Surtout pas ! Elle voyait sa famille s’éparpiller en petits débris misérables, inutiles. Elle commença à réfléchir plus calmement, comprit que, s’il lui arrivait quelque chose, Katia reviendrait, prendrait sa place et tiendrait maison. Katia deviendrait à son tour un hamster dans sa roue. »

Devouchki

★★★

Victor Remizov, traduit du russe par Jean-Baptiste Godon, Belfond, Paris, 2019, 400 pages