Pas sorcier, le féminisme

Dans cette première œuvre de vulgarisation pour enfants, la dessinatrice et écrivaine revisite des théories féministes clés, comme le consentement, l’injonction à la beauté ou encore les privilèges genrés. Mais en dessins. Et avec une déconcertante simplicité.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Dans cette première œuvre de vulgarisation pour enfants, la dessinatrice et écrivaine revisite des théories féministes clés, comme le consentement, l’injonction à la beauté ou encore les privilèges genrés. Mais en dessins. Et avec une déconcertante simplicité.

« Je trouve ça faux de se dire que parce qu’un concept est pointu, il est inaccessible », explique l’auteure de bandes dessinées Mirion Malle à propos de son nouvel album, La ligue des super féministes, une bédé éducative s’adressant aux jeunes de dix ans et plus. Dans cette première œuvre de vulgarisation pour enfants, publié chez La ville brûle, la dessinatrice et écrivaine d’origine française revisite des théories féministes clés comme le consentement, l’injonction à la beauté ou encore les privilèges genrés. Mais en dessins. Et avec une déconcertante simplicité.

On s’y questionne à savoir si ce n’est pas un peu bizarre que, dans les films et les séries, les personnages de filles soient presque tout le temps des rivales. Ou encore, tiens, c’est moche, ça, notre société recommande fortement (pour ne pas dire impose) aux femmes d’être belles, minces, blondes et gracieuses.

Pas des idiots

Et cet autre passage qui, en à peine quelques cases, rappelle aux lecteurs que, quand on n’a pas été mis « dans la bonne case de genre à la naissance, on dit qu’on est trans ».

« J’avais vraiment à cœur de faire un truc qui ne parle pas aux enfants comme s’ils étaient idiots, dit la jeune auteure, attablée à un café du quartier Villeray. Dans les médias, des fois, on a l’impression qu’un enfant de huit ans, c’est une espèce de gros poupon. Comme si avant dix ans tu ne peux avoir aucune conversation avec des enfants. Je discutais avec un enfant de cinq ans l’autre jour et c’est fou ! On a l’impression qu’à cet âge-là ce sont des bébés, mais non, pas du tout ! »

 

Dans La ligue des super féministes, un alter ego de Mirion, accompagné de deux jeunes personnages souriants et futés — qui prennent vie dans la page grâce au tracé distinctif, naïf et franc de la bédéiste —, détaille et décortique des notions de prime abord arides.

« On m’a déjà demandé d’écrire des textes pour des publications non illustrées, parfois sur le féminisme ou sur mes idées, et je trouve ça dur, franchement. Dans ce temps-là, je voudrais juste pouvoir faire un tout petit personnage et tout deviendrait plus clair ! Avec les dessins, on peut expliquer des choses qu’on ne peut pas avec les mots », dit l’auteure, qui revient d’une tournée de promotion et de dédicaces en France autour du livre.

L’exercice didactique

Avec Commando Culotte, un livre — dont le titre est tiré du blogue qui l’a fait connaître dans le milieu de la bande dessinée — qui critiquait et analysait les clichés sexistes dans la culture pop, Mirion Malle s’était déjà prêtée à l’exercice didactique. Mais il a tout de même fallu s’adapter au ton prescrit par l’entrée dans la catégorie littérature jeunesse. Un travail qui s’est révélé pas si évident que ça.

« Le premier chapitre, sur la représentation, j’ai dû tout redessiner. Il est passé de quatre pages à quelque chose comme huit maintenant. Au début, je pataugeais un peu. C’était écrit trop petit, il manquait d’espace. Mon éditrice m’a dit : “Attention, tu vas les perdre.” Quand tu parles à des adultes, tu peux dire “je pars d’une idée”, pis ça débouche sur une autre idée, pis ça débouche sur une autre, et là, je reviens à la première idée. Avec les enfants, c’est pas ça. Pas qu’il faut simplifier, ils sont pas bêtes, mais tu dois donner une idée, puis tu expliques l’idée. Tu peux pas t’éparpiller comme ça partout. »

Photo: Mirion Malle

Les personnages abordent, pas à pas donc, des questions sérieuses. Il s’agit après tout de dénoncer les inégalités et d’outiller les enfants pour reconnaître le sexisme dans leur quotidien. Mais la bédéiste arrive à insuffler humour et candeur à des sujets qui peuvent être durs pour les jeunes, comme l’homophobie ou les clichés blessants.

« Toutes les questions de violence, on a décidé de laisser ça de côté, pour ne pas effrayer les enfants, explique-t-elle. On a voulu aller à la base en se disant que s’il y a des choses qui surviennent après, ils vont pouvoir en parler avec un adulte. Ils vont avoir le vocabulaire et les concepts. »

De petits militants et militantes ?

Certes, il fallait rendre le discours féministe accessible aux jeunes lecteurs, mais pas de là à tout évacuer du militantisme ! Ce que Mirion Malle voulait faire, c’est justement éviter de faire un bel objet qui serait vide de contenu politique, pour la seule raison qu’il serait adressé aux dix ans et plus.

Illustration: Mirion Malle

« Un gros problème avec le féminisme, c’est un désir de le dépolitiser, comme si ce n’était qu’un terme avec rien derrière. Dans les critiques que j’ai eues, ça va souvent dire “attention, il y a un petit côté militant”, mais ça me semble toujours très bizarre de dire ça. C’est quoi alors, le féminisme, si ce n’est pas militant ? C’est constater qu’il y a des inégalités et dire : “OK, bah, c’est la vie !” ? J’ai l’impression que quand on parle de féminisme aux enfants, ça va beaucoup être centré sur l’individu, alors qu’on parle d’un système, de toute une société qui est basée sur des inégalités. C’est absurde que des concepts que j’ai appris parce que j’ai un certain niveau d’études [Mirion Malle détient une maîtrise en sociologie] soient supposément inaccessibles à des gens qui n’ont pas étudié. Parce que c’est de justice sociale dont on parle. »

La ligue des super féministes

Mirion Malle, La ville brûle, Paris, 2019, 64 pages