«Les nouveaux anarchistes»: pour un anarchisme carnavalesque

Francis Dupuis-Déri nous fait découvrir les squatteurs politiques d’endroits menacés écologiquement par le néolibéralisme qui se servent d’une arme de subversion totale: l’humour.
Photo: Émile Tournevache Francis Dupuis-Déri nous fait découvrir les squatteurs politiques d’endroits menacés écologiquement par le néolibéralisme qui se servent d’une arme de subversion totale: l’humour.

En France, dans les manifestations polymorphes et sans chef menées par les gilets jaunes contre l’injustice du système socio-économique, on discernait quelque chose qui s’apparente aux anarchistes, en particulier aux zadistes (de ZAD, « zone à défendre »). Francis Dupuis-Déri nous fait découvrir ces derniers qui, squatteurs politiques d’endroits menacés écologiquement par le néolibéralisme, se servent d’une arme de subversion totale : l’humour.

Son essai Les nouveaux anarchistes porte comme sous-titre De l’altermondialisme au zadisme. Le spécialiste universitaire québécois des pratiques libertaires, qui séduisent une jeunesse désillusionnée par les partis politiques et les syndicats, s’emploie toujours à montrer la pertinence de l’anticonformisme. Pour lui, les campements autogérés des zadistes en France et de groupes semblables en Amérique du Nord prouvent que les anarchistes ne sont pas des casseurs.
 

Ils sont fondamentalement, explique-t-il, des militants rationnels qui favorisent « un processus de prise de décision autonome, horizontal, participatif, délibératif et consensuel ». Dupuis-Déri reste toutefois conscient que l’expression de cette liberté, de cette égalité, se heurte à des contingences. Il reconnaît que peut surgir « une méfiance envers les procédures délibératives, ce qui favorise les plus forts en gueule — généralement des hommes — qui veulent imposer leur volonté ».

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L’anarchisme le mieux intentionné n’est donc pas à l’abri du masculinisme et de la violence vaine ou non nécessairement provoquée par la répression policière. Dupuis-Déri déplore que chez les plus spectaculaires des anarchistes, les Black Blocs, malgré la présence de quelques femmes, « les hommes ont tout de même tendance à se réserver les rôles les plus prestigieux et à adopter des attitudes viriles et prétentieuses » à l’égard du sexe opposé.

Au sein de la nébuleuse anarchiste, il a l’éclatant mérite de mettre l’accent sur les groupes d’affinité ou d’amitié qui ont connu un essor dans les années 1980-1990 chez les féministes, les écologistes, les altermondialistes. À ses yeux, ils incarnent spontanément l’idéal non autoritaire de l’anarchisme. Le politologue fait sien le mot de l’anarchiste Emma Goldman (1869-1940) : « Si je ne peux pas danser, ce n’est pas ma révolution. »

Il célèbre le côté carnavalesque de tant de manifestations anarchistes avec marionnettes géantes et armée de clowns révolutionnaires. Pour lui, cela montre que la plus efficace riposte au pouvoir et à ses absurdités dialectiques n’est pas le contre-pouvoir de type léniniste, cette autre horreur autoritaire, mais la simple dérision.

Sensible à la tristesse de notre époque, Dupuis-Déri substitue au « principe espérance » de l’utopiste allemand Ernst Bloch (1885-1977) un « principe désespérance » en sous-entendant que notre ultime salut est le rire.

Extrait de « Les Nouveaux anarchistes »

« Dans cette époque de ténèbres, l’anarchisme propose une boussole éthique, soit quelques principes qui sont autant de points de repère — d’où la métaphore de la boussole — pour évaluer quelle est la meilleure direction à prendre, en termes d’organisation collective, de processus de prise de décision, de répertoire d’actions individuelles et collectives. »

Les nouveaux anarchistes: De l’altermondialisme au zadisme

★★★ 1/2

Francis Dupuis-Déri, Textuel, Paris, 2019, 160 pages