«Le faussaire de Hambourg»: sous la poussière de l’histoire

En 1948, Hambourg n’est qu’un tas de ruines; le port est dévasté et les bombardements alliés n’ont laissé que quelques vieux bâtiments tenant le coup.
Photo: Planet News / Agence France-Presse En 1948, Hambourg n’est qu’un tas de ruines; le port est dévasté et les bombardements alliés n’ont laissé que quelques vieux bâtiments tenant le coup.

L’Europe tout entière aura mis plusieurs années à se reconstruire après la Seconde Guerre mondiale… et l’Allemagne encore plus. C’est précisément ce qu’illustre la série de trois livres que Cay Rademacher situe dans les ruines de Hambourg, de 1945 à 1948, et dont le dernier tome, Le faussaire de Hambourg, arrive tout juste dans les présentoirs des librairies. Plongée sous la poussière de l’histoire.

En 1948, Hambourg n’est toujours qu’un tas de ruines ; le port est dévasté et les bombardements alliés n’ont laissé dans la ville que quelques vieux bâtiments tenant encore le coup. C’est d’ailleurs en effectuant un contrôle de routine au milieu des décombres que l’inspecteur principal Frank Stave est sérieusement blessé par balles.

À la surprise de tous — il est nettement le meilleur enquêteur des services de police —, il prendra durant sa longue convalescence la décision de quitter la brigade des homicides pour passer à l’Office de lutte contre le marché noir.

Ce sont des raisons toutes personnelles qui amènent Stave — que l’on a vu travailler dans L’assassin des ruines et dans L’orphelin des docks, tous deux republiés en poche l’automne dernier chez le même éditeur — à rejoindre l’Office ; il ne peut plus supporter de côtoyer son collègue Dönnecke, un ancien nazi pur jus bizarrement « dénazifié » par les autorités britanniques.

Stave prend son nouveau poste au moment où l’on découvre une série d’œuvres d’« art dégénéré » dans les décombres, près d’un cadavre. Et, heureusement pour lui, Dönnecke conclura très vite à une mort accidentelle… ce qui lui donne le champ libre pour faire son enquête en paix.

Presque en même temps, des nouveaux billets de banque apparaissent sur le marché noir, et Stave soupçonne un lien entre les deux affaires. Patiemment, il réussira à identifier les œuvres, leurs auteurs et même le cadavre délaissé par Dönnecke et qui vraisemblablement gardait tout cela. Il suivra quelques fausses pistes, remontant souvent le cours de l’histoire jusqu’à la « période brune », mais son acharnement lui vaudra de tirer au clair les deux affaires.

L’intrigue touffue, les éléments historiques sur lesquels elle s’appuie et surtout le personnage de Stave forment le cadre de cette double enquête particulièrement réussie. C’est cependant la vie qui se vit dans ce tas de ruines qu’est Hambourg qui fait le charme du triple récit de Rademacher dont chacun des éléments se lit sans problème indépendamment des autres.

Cet impressionnant portrait d’êtres humains désemparés survivant au quotidien parmi les murs effondrés, la poussière, les tas de pierres et le métal tordu est omniprésent dans les trois livres au point de s’imposer comme un des principaux personnages de la trilogie. Sans lourdeur, souvent avec élégance, la fresque que trace Rademacher est une sorte de témoignage supplémentaire de l’absurdité de la guerre.

Extrait de « Le faussaire de Hambourg » (pages 302-303)

« Qui se soucie encore de quelques œuvres d’art endommagées dans un immeuble en ruines ? Qui s’intéresse encore à un mort avec un étrange trou dans le crâne ? Qu’est-ce que cela changera à la face du monde ? On ne peut pas toujours gagner, a prétendu le procureur. Ehrlich est bien placé pour le savoir.

À minuit, la pièce radiophonique [La ferme des animaux, de George Orwell] est terminée. Aucun espoir. La lutte entre rébellion et oppression n’aura pas de fin. Rien ne dure de ce qui est beau, tout tombe en ruines. Stave se lève avec précaution et se glisse vers le poste de radio. Il va pour tourner le bouton quand il se retourne : Anna est couchée sur le lit défait, dormant dans la lueur des ampoules. Il a envie de sauter de joie, de se précipiter à la fenêtre, de l’ouvrir en grand et de hurler à la rue déserte. Mais il retourne prudemment au lit, reprend sa maîtresse dans ses bras et lui souffle dans le creux de l’oreille ce qu’il n’ose pas lui crier : “Nous ne vivons pas en vain. Nous ne perdrons pas. Pas cette fois.ˮ »

Le faussaire de Hambourg

★★★ 1/2

Cay Rademacher, traduit de l’allemand par Georges Sturm, Éditions du Masque, Paris 2019, 328 pages