Qui lit quoi avec ses oreilles?

L’amateur d’audiolivres est une femme de 25 à 34 ans, avec un revenu moyen de 62 500$, qui consomme aussi son lot de baladodiffusions.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir L’amateur d’audiolivres est une femme de 25 à 34 ans, avec un revenu moyen de 62 500$, qui consomme aussi son lot de baladodiffusions.

Croisement entre les baladodiffusions et les livres-disques (« au son de la fée Clochette, tournez la page… »), l’audiolivre connaît une grande croissance. L’industrie québécoise entend se lancer dans ce bouquin qu’on télécharge pour l’écouter sur son cellulaire en métro, en joggant, en lavant la vaisselle. Deuxième texte d’une série de trois.

Qui écoute des livres ? Selon la recherche BNC Readers Are Listening : Audiobooks Use in Canada in 2018, ce « non-lecteur-mais-écouteur » moyen est une femme de 25 à 34 ans, avec un revenu moyen de 62 500 $, qui consomme aussi son lot de baladodiffusions. L’audiolivre lui permet de faire autre chose en même temps, et d’augmenter ainsi sa consommation de livres et le temps qu’elle leur consacre. Car les observateurs du milieu sont unanimes sur ce point : le marché de l’audiolivre ne cannibalise pas celui du livre papier. Il permet soit d’aller chercher une clientèle autre, soit à des lecteurs de revisiter autrement un livre déjà lu, à travers l’interprétation qu’en fait le comédien narrateur.

Du son constant dans les oreilles

Alors qu’au Canada anglais la fiction est ce qui est le plus écouté (fantasy, science-fiction et légendes en tête), au Québec, indiquent les joueurs, c’est vraiment le livre pratique qui a la cote, et le développement personnel. Alors que les séries historiques sortent beaucoup en bibliothèque, en audiolivres on achète les méditations à la Nicole Bordeleau ou Colette Portelance, les Comment se faire des amis et autres propositions psychopops. En discutant avec quelques utilisateurs de manière informelle, revient rapidement, comme dans l’étude BNC, le côté pratico-pratique recherché dans l’audiolivre. L’utilisateur veut apprendre, rattraper les livres qu’il n’a pas le temps de lire, ou même pratiquer son anglais.

« Je crois que ce sont davantage les usages qui définissent la présence de l’audiolivre aujourd’hui que la recherche d’un genre littéraire spécifique », réfléchit à chaud le professeur au Département de littérature, théâtre et cinéma de l’Université Laval René Audet, « par la banalisation de l’usage des écouteurs dans la rue, dans les transports en commun. Le créneau des podcasts a contribué à redistribuer cette littérature sur le mode oral, et ouvre grande la porte à la création de nouveaux contenus. On ne veut pas de musique, mais se faire raconter des histoires, qu’elles soient du journalisme littéraire ou de la littérature transposée », estime le spécialiste de littérature numérique.

L’audiolivre permet, évidemment, de dépasser « les frontières de la manipulation. » « La littérature traditionnelle nécessite des manipulations concrètes — tourner des pages, avoir un livre en mains, être immobilisé par la lecture et mobilisé par un objet. Quand on se défait de l’objet, qu’on le dématérialise, le contenu peut s’insérer partout dans la vie quotidienne, alors qu’on donne le bain aux enfants. » Des frontières de pure physique qui deviennent parfois très contraignantes chez les populations vieillissantes, ou en cas de maladie. 14 % des répondants à la recherche BNC avaient d’ailleurs reçu un diagnostic de difficulté ou de handicap visuel.

 
 

Écoutez un extrait dUne simple histoire d'amour (écrit par Louise Tremblay-D'essiambre, naré par Louise Tremblay-D'essiambre)

La maison qui lit

L’utilisation des assistants domestiques, comme Alexa ou Google Home, devrait aussi faciliter l’utilisation des audiolivres, ne serait-ce qu’en déclenchant la lecture d’un conte pour enfants trop tannants pendant la préparation du souper. « On est dans une pénétration de ces ressources dans la bulle privée », mentionne le professeur Audet. Sur Ici Première à Radio-Canada, les livres jeunesse sont d’ailleurs une catégorie qui a attiré beaucoup de clics parmi la centaine de titres gratuits offerts.

« Il y a l’effet d’accessibilité, poursuit M. Audet, le fait que les gens lisent de moins en moins des formes longues. L’audio permet l’écoute distraite. » La prochaine étape, croit le spécialiste, serait la naissance d’écriture propre au support audio. « Quand on va réfléchir à comment on construit ça, une histoire à écouter. Je pense à un truc comme l’émission Serial, aux États-Unis : quand on propose de la scénarisation, une écriture mobilise un sens du rythme, un environnement sonore, de l’intrigue, une écriture qui va reprendre parfois des codes du feuilleton, avec ces finales cliffhanger qui gardent en suspens et font qu’on a envie d’y revenir. On récupère là des procédés d’écriture médiatique du XIXe siècle, nés avec les feuilletons qui paraissaient dans les journaux. »

Ne tombe-t-on pas alors dans la baladodiffusion, plutôt que dans l’audiolivre ? « Au fond, quelle différence ? » demande M. Audet, amusé. Peut-être dans les moyens de production : là où Radio-Canada ou Audible peuvent se permettre d’investir dans ces projets à grand déploiement, les éditeurs d’ici n’ont en grande partie pas les moyens financiers, physiques et techniques.

 

Écoutez un extrait en anglais de Casanova (écrit par Giacomo Casanova, naré par Benedict Cumberbatch)

« Je pense qu’il faut désacraliser le métier d’éditeur », commente la responsable des droits étrangers au groupe HMH Sandra Felteau, « et revenir à l’essence de ce qu’il est : un découvreur de voix. Que cette voix se rende à son public par la voie écrite ou sonore, l’important, c’est qu’elle fasse son chemin. L’éditeur se doit d’être à l’écoute de ce que son public recherche, ou même à l’avant-garde et proposer des formats que son public ne demande pas encore, mais dont il ne pourra éventuellement plus se passer. Le roman était un genre critiqué il y a plusieurs décennies et il est devenu l’un des plus nobles aujourd’hui. Selon moi, on vit la même chose aujourd’hui, mais avec les formats, le papier étant le plus noble face au numérique et à l’audio. »

  

Les audiolivres québécois de Vues et Voix les plus empruntés dans les bibliothèques

L’amour au temps d’une guerre, tome 1, Louise Tremblay D’essiambre (Guy St-Jean)

Tout bas ou à voix haute, Marie-Lise Pilote (La Presse)

L’art de se réinventer, Nicole Bordeleau

L’amour au temps d’une guerre, tome 2,

Louise Tremblay D’essiambre (Guy St-Jean)

Une simple histoire d’amour, tome 1 : L’incendie, Louise Tremblay D’essiambre (Guy St-Jean)

La jeune fille au piano : dans l’univers de La Saline, Louise Lacoursière (Libre expression)

Baiser : les dérapages de Cupidon, Marie Gray (Guy St-Jean)

L’école des gars, tome 1, Maryse Peyskens (Dominique et compagnie)

L’amour au temps d’une guerre, tome 3, Louise Tremblay D’essiambre (Guy St-Jean)

Les voix de Nelly Arcan, collectif dirigé par Claudia Larochelle (Seuil, Association des libraires du Québec, Vues et Voix)