Le juke-box de la nostalgie de Sylvain David

Vêtu sobrement, cheveux grisonnants, regard enfantin empli de bonté, voix calme et posée, l’auteur et professeur de littérature Sylvain David semble bien loin de l’image stéréotypée qui colle aux adeptes du mouvement punk.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Vêtu sobrement, cheveux grisonnants, regard enfantin empli de bonté, voix calme et posée, l’auteur et professeur de littérature Sylvain David semble bien loin de l’image stéréotypée qui colle aux adeptes du mouvement punk.
Sur une scène en flamme, devant un public en délire qui se bouscule en une danse chaotique et furieuse, Sylvain, Safwan, Xavier et Jeff étrennent leurs guitares et beuglent au micro la poésie de leur univers fulminant, à mi-chemin entre beauté et cr uauté, espoir et désillusion, dénonciation et résignation. « Je sens la violence et je vois le chaos / j’entends la délinquance hurlée bien haut / je ressens la douleur comme je vois la torture / j’ai goûté ton malheur, j’ai touché tes blessures. / Sous un ciel écarlate / je veux que ma colère éclate. »

Vêtu sobrement, cheveux grisonnants, regard enfantin empli de bonté, voix calme et posée, Sylvain David sourit malicieusement au souvenir des paroles et images de la chanson Sous un ciel écarlate, l’un des plus grands succès de son groupe punkrock québécois, Banlieue Rouge, qui a connu un succès phénoménal au cours des années 1990.

Aujourd’hui, attablé dans un café de la rue Saint-Denis, l’auteur et professeur de littérature semble bien loin de l’image stéréotypée qui colle aux adeptes du mouvement punk. Or, l’influence de ce courant de pensée artistique revendicateur et engagé n’est jamais bien loin, se retrouvant même au coeur de sa carrière universitaire et artistique.

C’est d’ailleurs un retour sur scène en 2015 — Banlieue Rouge a été invité à se réunir le temps d’un concert au célèbre festival Rockfest de Montebello — qui est à l’origine de Requiem en punk mineur, son deuxième roman.

«On a énormément hésité, se souvient l’ex-guitariste de Banlieue Rouge. Ça faisait plus de 15 ans qu’on ne s’était pas retrouvé tous ensemble dans la même pièce. Nous étions préoccupés à l’idée de gâcher le souvenir qu’on avait laissé aux gens en revenant sur scène. Finalement, on a décidé de se lancer. »

Bien que l’expérience ait été réussie et très valorisante, les musiciens n’ont pu s’empêcher de se questionner sur la pertinence de rejouer ces chansons des années plus tard, dans le contexte commercial des festivals.

De cette réflexion sont donc nés un polar punk mystérieux et envoûtant, à l’image de la scène mythique à la gloire passée qu’il revisite, et deux personnages que tout oppose et qui, chacun à leur manière, explorent la frontière poreuse entre utopie et dogmatisme.

Le premier, David Lacoursière, a énormément investi dans une contreculture qui s’est progressivement écoulée. Alors que ses amis sont passés à autre chose, le punk réapparaît sous une forme commerciale, repris par la logique des médias et des festivals. Révolté par cette trahison, il se radicalise, menaçant de mort l’une des figures de cette renaissance. Devant ces incitations à la violence, la seconde, Julie-Pier Dubois, est chargée de mener l’enquête. Le punk, qu’elle connaissait peu, deviendra pour elle l’exutoire de ses nombreuses déceptions.

Ces deux protagonistes ont permis à Sylvain David d’exacerber ses doutes à propos de son retour sur scène et sur la prétention du punk à l’éphémère.

«Les conflits intergénérationnels étaient au coeur du punk. Les jeunes critiquaient les Stones et autres qui s’accrochaient, revendiquaient leur place. Les groupes étaient donc, par la nature même de leur critique, condamnés à une fugacité qui était jugée très noble. Aujourd’hui, quand ils reprennent leur réper toire en scandant que jeunesse vaincra, sans que ce dernier ait évolué avec eux, c’est un peu paradoxal. »

Sans compter que les adeptes se réclamaient souvent de leur simplicité volontaire et de leur refus des mécanismes de marché. «Pourtant, ces groupes sont aujourd’hui pérennisés par cette même culture qu’ils s’évertuaient à dénoncer. »

Tombé « comme Obélix » dans la culture du rock dès sa tendre adolescence, Sylvain David se fait manifestement plaisir avec ce roman qui lui permet d’explorer les facettes les plus excentriques et créatrices du courant musical et, bien que demeurant accessible aux néophytes, de faire quelques clins d’oeil aux initiés.

«Bien que je ne fasse plus de musique, je me suis amusé à créer des groupes fictifs, à imaginer leur look, leur son et à inventer des paroles qui reflétaient leur personnalité. Chaque chanson prenait vie dans ma tête. Les gens qui connaissent bien la scène vont certainement y déceler certains pastiches de groupes existants.»

Ces chansons imaginaires soulignent par ailleurs l’influence des grands penseurs surréalistes et nihilistes sur les ar tistes punks, d’Albert Camus à Louis-Ferdinand Céline, en passant par Salvador Dali et Luis Buñuel.

Pour Sylvain David, bien que le punk soit un mouvement qui tire sa force dans sa fixation dans le temps, le militantisme à sa source est, lui, encore bien vivant, et ce, tous styles musicaux confondus. « Lorsqu’on veut infuser des idées nécessaires, je pense que la prévisibilité, et donc la reprise, n’est pas très efficace. Les gens cessent d’écouter le message. Aujourd’hui, d’autres courants se sont approprié cette volonté de prise de position politique. C’est génial ! »

Extrait de «Requiem en punk mineur»

«Le groupe tirait son nom d’une marque d’infamie que les nazis avaient conféré à la culture moderne : “art dégénéréˮ. S’y voyaient condamnés en bloc la poésie dadaïste, la musique atonale, la peinture cubiste, le cinéma expressionniste…

Un demi-siècle plus tard, les punks avaient récupéré l’étiquette. Ils s’étaient volontairement inscrits dans cette filiation maléfique.

Le chanteur, Günther Mensch, de son vrai nom Lydon Mellor, était né à Leeds en 1958. À l’instar du Ziggy Stardust de David Bowie, il s’était créé un alter ego musical. Son nom d’artiste découlait d’un terme employé péjorativement pour le Troisième Reich: Untermensch, le “sous-hommeˮ.

Selon cette logique, le punk était l’équivalent symbolique du Juif, de l’homosexuel, du Tzigane ou du handicapé mental. L’indésirable, en quelque sorte, le paria absolu.»

Requiem en punk mineur

Le célèbre rockeur Günter Mensch fait son grand retour sur les scènes canadiennes. Tête d’affiche du TroubleFest, cette figure punk à la gloire passée est attendue avec impatience par ses nombreux fans. Cette renaissance est toutefois loin de faire l’unanimité. Sur les réseaux sociaux et les sites spécialisés, des manifestes rédigés par le mystérieux Collectif Anonyme dénoncent la récupération commerciale du punk et jurent d’avoir la peau de Mensch. Avec ce deuxième roman, Sylvain David offre une réflexion étonnante et complexe sur la viabilité de la philosophie du punk, la marchandisation de la nostalgie et la violence de l’utopisme. Malgré quelques raccourcis et le recours à quelques lieux communs, Requiem en punk mineur s’avère un roman amusant et ingénieux qui met habilement à profit la fascination et le mystère entourant son sujet principal.

★★★
Sylvain David,
XYZ, Montréal,
2019, 400 pages