«Médée chérie»: remodeler le mythe

Avec finesse, Yasmine Chami fait l’éloge de ces femmes, premières matrices du monde qui, dans le fatras des décombres, gardent leur aplomb, comme si la vie était un devoir.
Photo: Khalil Nemmaoui Avec finesse, Yasmine Chami fait l’éloge de ces femmes, premières matrices du monde qui, dans le fatras des décombres, gardent leur aplomb, comme si la vie était un devoir.

Dans l’une de ses représentations les plus répandues, Médée aurait tué ses enfants par vengeance envers son mari, qui l’aurait quittée pour une autre femme. Yasmine Chami n’entend cependant pas abandonner le mythe à cette triste incarnation, et dans son dernier roman, Médée chérie, elle nous offre une bouleversante Médée qui, défaite, s’emploie à créer du sens à partir de l’abandon.

Le roman s’ouvre sur un aéroport, « ce lieu qui contient tous les autres et n’en est aucun », où Médée, sculptrice de renommée internationale, attend Ismaïl, son mari. Mariés depuis 25 ans, ils doivent partir pour Sydney, où Ismaïl, brillant neurochirurgien, doit assister à un congrès. Sauf qu’il n’arrive pas. Parti, pour de bon, au bras d’une autre femme.

Sa propre sculpture

Médée se fige. Arrêtée dans un mouvement qui l’anime depuis 25 ans, où elle a célébré la naissance de trois enfants, un amour profond, vibrant, et l’édification d’une œuvre remarquable, elle devient sa propre sculpture : « Statufiée, Médée, son corps sait ce que sa pensée ne conçoit pas encore, elle est comme ces personnages arrêtés, piégés dans une matière plus lourde que le mouvement qu’ils tentent. »

« Qui peut quitter l’amour vivant ? » s’interroge-t-elle. La vie grouille, les gens s’empressent vers les quais de départ, prennent un café en toute hâte, soulignant le contraste avec chacun des gestes de Médée, d’une infinie lenteur.

Plongée au plus profond d’elle-même, ses pensées vont d’une réminiscence à l’autre. Elle n’habite plus ce présent, vide, mais remonte le long de ce fil qui a tendu sa vie, tissé ses rencontres et nourri son humanité. Son œuvre sculpturale devient alors mise en abyme du récit, « qui se donne à voir tout en se dérobant, installant le spectateur comme un voyeur avide, fouillant l’entrelacs des sutures et des liens à la recherche de la forme initiale ».

Jusqu’aux deux tiers, le récit s’offre dans une structure éclatée, rapaillé par une écriture dense, puissante, éthérée par moments, qui rappelle les envolées de L’arbre de la vie (Tree of Life) de Terrence Malick et son rapport tellurique au monde. Mais le destin de Médée bifurque une nouvelle fois, et la dernière partie, plus pragmatique, semble parachutée, comme si un segment avait été retiré par erreur.

On ne regrette pourtant rien de ce roman, ode à la puissance d’une Médée et à son réflexe obstiné d’ouvrir les bras, malgré la violence du rejet. Avec finesse, Yasmine Chami fait l’éloge de ces femmes, premières matrices du monde, qui, dans le fatras des décombres, gardent leur aplomb, comme si la vie était un devoir : « L’amour sans limites nous tient debout au milieu des cendres, alors que nous voudrions mourir là, mais il suffit que le chat de la maison ait survécu, nous voilà entêtées à lui porter du lait, l’éclat d’une prunelle d’enfant nous remet dans le devoir du jour. »

Médée chérie

★★★ 1/2

Yasmine Chami, Actes Sud, Arles, 2019, 144 pages