«Olga»: une femme une vie

Les personnages de femmes fortes sont familiers à Bernhard Schlink.
Photo: Gaby Gerster Diogenes Verlag AG Zurich Les personnages de femmes fortes sont familiers à Bernhard Schlink.

Deux lignes droites parallèles peuvent-elles se rejoindre à l’infini ? C’est bien ce que la géométrie nous apprenait autrefois. Il reste quand même à savoir si l’infini a un sens « pour les humains finis dans une vie finie ».

C’est ce que se demande l’un des personnages de Bernhard Schlink dans Olga, douzième titre de l’écrivain allemand traduit en français depuis Le liseur en 1996. Les personnages de femmes fortes et complexes sont familiers à l’écrivain de 74 ans, ancien juge au tribunal constitutionnel du land de Rhénanie-du-Nord–Westphalie. C’était le cas dans Le liseur, succès planétaire qui racontait une éducation morale et sentimentale d’un adolescent avec une ancienne gardienne analphabète du camp d’Auschwitz.

Pauvre orpheline élevée par une grand-mère acariâtre à la fin du XIXe siècle, Olga Rinke va se lier avec les enfants d’une riche famille de son village. Au fil des années va ainsi se développer une relation étroite et amoureuse avec Herbert — même si la perspective d’un mariage demeure impossible.

Qu’à cela ne tienne, la jeune femme va batailler fort pour faire des études et devenir institutrice, décrochant à la force du poignet l’indépendance à laquelle elle aspire. Olga et Herbert, soudés par leur passion fixe, vont se voir le plus souvent possible en toute discrétion.

 

Mais alors que commence un nouveau siècle, Herbert a des fourmis dans les jambes et se sent pousser des ailes d’aventurier. L’infini l’appelle : « Je veux quelque chose qui laisse tout ça derrière soi. » Il veut surtout parcourir l’immensité du monde, courir les plaines, les déserts, traverser les océans. Après deux années de service militaire dans une colonie allemande en Afrique, il va épuiser un petit héritage laissé par une vieille tante en voyageant un peu partout, Olga restant en Allemagne.

Mais à la veille de la Première Guerre mondiale, il se lance dans une expédition dans l’Arctique pour franchir en hiver le passage du Nord-Est — une sorte de suicide. À cet homme « impossible à atteindre », obnubilé par un infini qui risque de les séparer à jamais, Olga va écrire des lettres en poste restante tout au nord de la Norvège.

Patiente et résignée, elle l’attend et garde espoir. Mais la colère gronde un peu. À ses yeux, Herbert, toute l’Allemagne même, a été victime d’une conception de la destinée allemande imputable à Bismarck, le grand artisan de l’unification allemande.

À l’aube de la cinquantaine, après la guerre et une maladie éclair, la femme est frappée de surdité. Forcéede prendre sa retraite de l’enseignement, elle subsiste en faisant de petits travaux de couture à gauche et à droite et va se lier avec un petit garçon, à qui elle se raconte, va au musée ou au cinéma, parle de Herbert et du monde. C’est cet enfant, devenu à sa mort son seul héritier, qui va se faire le biographe d’Olga.

Pour Olga, « la vie est une succession de pertes ». Et c’est ce que nous dit aussi avec humanité Bernhard Schlink à travers ce magnifique portrait de femme qui nous fait traverser un siècle agité.

Olga

★★★ 1/2

Bernhard Schlink, traduit de l’allemand par Bernard Lortholary, Gallimard, Paris, 2019, 272 pages