«Dormir sans tête»: l’étrange porosité de tout

À la fois comique et profondément mélancolique, «Dormir sans tête» est sans doute aussi le livre le plus politique de David Clerson.
Photo: Sandra Lachance À la fois comique et profondément mélancolique, «Dormir sans tête» est sans doute aussi le livre le plus politique de David Clerson.

Des couples de jeunes retraités visitent les ports de la Grèce à bord d’un voilier de luxe et la croisière s’amuse ferme jusqu’à ce qu’une glauque nouvelle parvienne à leurs oreilles : des centaines de réfugiés libyens sont morts noyés, non loin de là où ils mènent présentement la vie douce.

Alors sabrons le champagne afin d’oublier au prix de quelles violences nos existences privilégiées sont possibles. « La bouche de Peter était pâteuse tandis qu’il parlait de la porosité des frontières, de ces gens qui les franchissent en passant dans les boisés et les collines », raconte la narration du neuvième texte de Dormir sans tête, premier recueil de nouvelles de David Clerson.

Et pourtant, malgré la gravité du sujet, la remarque de ce personnage aviné arrache un sourire. Difficile de ne pas y déceler un commentaire oblique de l’auteur sur sa propre œuvre, et plus précisément sur ce troisième livre, dans lequel les frontières incroyablement poreuses entre le réel, l’onirique et la fiction permettent de mystérieux commerces. Les rêves de ces hommes aux abois sont-ils d’authentiques rêves ou les souvenirs confus de vieux romans lus il y a longtemps qui phagocyteraient sans avertissement, et sans logique, leur sommeil ?

Compte tenu de ses nombreuses autoréférences, Dormir sans tête ressemble donc parfois à une sorte de glose narquoise et complice dont le ton déroge subtilement, mais perceptiblement, à l’écriture sérieuse et ténébreuse des romans Frères (2013) et En rampant (2016).

 

Alors que leur univers apocalyptique se situait à la croisée du mythe et de la dystopie, ces nouvelles évoquent frontalement un présent reconnaissable grâce à des prémisses fantastiques et insolites, se dépliant au cœur d’un réalisme qui en exacerbe l’étrangeté, comme lorsqu’un ancien surveillant de stationnement sent qu’un singe vit en lui, et devient peu à peu lui-même singe.

Ou quand la conscience d’un jeune chercheur en biologie à l’Université McGill fusionne avec celle de Spiroberg, un collègue qui œuvre, lui, au Sanctuaire des singes de Soukhoumi (en Géorgie).

À la fois comique et profondément mélancolique, Dormir sans tête est sans doute aussi le livre le plus politique de David Clerson, qui imagine (sans avoir besoin de beaucoup d’imagination) un monde qui ignore autant ses intellectuels que ses paumés.

Que des écrivains marginaux, parfois complètement passés du côté de la folie, comptent parmi les figures les plus positives de ces douze fictions brèves dessine en creux une conception de la littérature dont la valeur tiendrait presque autant aux résultats qu’elle produit qu’à la violente dénégation du monde qu’elle permet.

« Parfois, buvant avec Mathias, je racontais des histoires. […] C’étaient des histoires de boue, d’hommes-chats, d’hommes-chiens, d’hommes-musaraignes, de Pologne, de Mauricie ou de Côte-Nord. C’étaient des histoires de Nulle Part, qui ne laissaient aucune possibilité d’avenir. » Le cadet du romancier obscur qui narre cette nouvelle (« La Pologne ») pourrait tout aussi bien ici décrire l’œuvre d’un certain David Clerson.

Dormir sans tête

★★★ 1/2

David Clerson, Héliotrope, Montréal, 2019, 132 pages