L’ailleurs onirique d’Antoine Volodine

Divisé en trois parties, le livre d’Antoine Volodine porte en son cœur trois voix puissantes.
Photo: Hermance Triay Divisé en trois parties, le livre d’Antoine Volodine porte en son cœur trois voix puissantes.

« Luttez contre votre tendance à la formule. Elle ne sert à rien. » Cette phrase à elle seule pourrait résumer l’univers d’Antoine Volodine et de ses hétéronymes littéraires ; un univers qui se positionne dans le refus du conformisme, qui se veut dérangeant, déstabilisant pour le lecteur prudent qui aime naviguer en terrain connu.

Frères sorcières, 42e volume d’une œuvre ambitieuse et incomparable, invite à franchir la frontière de l’air du temps, à abandonner sans regret ses repères pour entrer dans cet ailleurs onirique où la vie et la mort, le masculin et le féminin, le songe et la réalité s’entrelacent indistinctement. Un lieu où les peuples, les cultures et les croyances sont encore à inventer.

Comme le précédent Nos animaux préférés, le nouveau roman de Volodine, si l’on peut le qualifier ainsi, porte la dénomination d’entrevoûtes, qui évoque la souveraineté de la forme et de l’architecture. Les textes, disposés par paire autour d’un axe central, se construisent selon une logique de circularité et de répétition hypnotique.

Divisé en trois parties, Frères sorcières porte en son cœur trois voix puissantes, dont les vociférations étranges à la sonorité chamanique et théâtrale s’incarnent dans une poésie puissante et chaotique émanant de l’origine des temps et réfléchissent sur la féminité, la performance et la survie.

Dans un pays de montagnes et de steppes désertiques, une petite troupeitinérante est attaquée par des bandits. Figure centrale de cette premièreentrevoûte, Éliane Schubert, unique survivante de cette embuscade, est entraînée dans la vie criminelle et sauvage de ses ravisseurs. Soumise à un interrogatoire tendu et brutal, elle raconte son enfance sur les routes, la violence et les sévices subis, ainsi que le cantopéra formé d’imprécations et de formules magiques léguées par ses ancêtres pour guider les malheureuses vers l’apaisement, vers l’acceptation de la mort.

Ces vociférations troublantes sont reprises dans leur entièreté dans la portion centrale du récit ; 49 hurlements dont l’intensité est reflétée par le choix de la majuscule et dont la signification, qui échappe pourtant au sens courant, bouleverse et parvient à se frayer un chemin dans l’esprit du lecteur.

La troisième section fait place à la voix d’un sorcier très puissant venu des confins de l’immortalité. Il raconte en une seule longue phrase sorcière de 120 pages son parcours sans fin, ses renaissances multiples, son errance dans l’espace noir où il commet l’abject.

Frères sorcières est une expérience envoûtante et exaltante dans laquelle il faut accepter de s’abandonner complètement, en réprimant le réflexe de la mettre en question et de la confronter à sa propre réalité. L’importance accordée à la forme et à la construction narrative du récit tangue entre la distraction et la virtuosité, promettant des ripostes aussi acerbes que dithyrambiques.

Extrait de «Frères sorcières»

« Nous avons toutes deux prononcé des vociférations étranges au chevet de Barbara Dong. Je m’appuyais sur la conviction de Yee Mieticheva et j’avais balayé en moi l’idée que je me livrais à une imposture. Je murmurais lentement, ce sont des phrases qu’on peut répéter de mille manières, en les braillant, en les chantant, à mi-voix, dans un souffle. Parfois je reprenais ce que je venais de dire et nos deux discours se chevauchaient, avec des effets d’écho qui nous faisaient frissonner à la même seconde. Nous avions là soudain une complicité musicale et une complicité sorcière. Je ne me posais pas la question de cette union inattendue. C’était comme ça, un des rares moments où la parole crée du temps, de l’espace en même temps que la mort du temps et de l’espace. »

Frères sorcières

★★★

Antoine Volodine, Seuil, Paris, 2019, 304 pages