«La peur et la liberté»: dommages collatéraux

Cérémonie du jour du Souvenir, place du Canada, Montréal, novembre 2018
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Cérémonie du jour du Souvenir, place du Canada, Montréal, novembre 2018

Villes et crânes rasés, institutions et économies ravagées, la Seconde Guerre mondiale marqua la fin d’un monde. Tout fut à rebâtir, entre peur et espoir de liberté, soutient Keith Lowe. Dans cet ouvrage ambitieux, l’historien britannique décrit les changements majeurs, tant destructeurs que constructeurs, engendrés par cette « guerre totale ». D’une plume alerte et pleine d’empathie, il réfléchit aussi « aux effets mythologiques philosophiques et psychologiques de la guerre ».

Comme dans L’Europe barbare, dont le présent livre se veut la continuité, il place les individus au coeur de ses convaincantes démonstrations. Au-delà du procédé stylistique, le recours aux récits emblématiques de victimes et de bourreaux rappelle que « l’histoire a toujours impliqué une forme de tractation entre le personnel et l’universel ».

Lowe explique qu’individu et société peuvent réagir de manière identique face à ce passé traumatisant. Ainsi, Georgina Sand était une enfant juive. Elle immigra, seule, en Grande-Bretagne dès 1938 pour fuir les griffes nazies. De retour à la paix, elle apprit la disparition de sa mère à Auschwitz. Devenue anxieuse au fil de ses migrations, elle traîna toute sa vie les souvenirs de sa guerre. De même, la mémoire collective, en France et en Pologne notamment, porte toujours les stigmates de la conflagration. Un autre témoin, Yuasa Ken, un infâme chirurgien japonais qui pratiqua sur d’innocentes victimes chinoises, refusa longtemps de prendre conscience des crimes qu’il avait commis. Pour leur part, les États-Unis peinent à admettre « leur absence de miséricorde durant les hostilités ».

Pour le bourreau ou le vainqueur, il s’avère « plus facile de se remémorer une version plus commode des événements ». Celle-ci se compose, entre autres, d’images bibliques, d’utopies et de mythes, comme celui de la « guerre juste » qui opposa le bien et le mal absolu. Pour les Alliés, cette version déculpabilisante donna du sens à l’incompréhensible et voulut montrer que « les sacrifices en avaient valu la peine ». Elle fit aussi croire « que le vieux système corrompu d’avant-guerre fut entièrement purgé, nous laissant ainsi une page blanche sur laquelle rebâtir un monde neuf ».

Sur cette page blanche, la matrice du conflit écrivit l’après-guerre : apparition de deux superpuissances, guerre froide, effondrement du colonialisme européen et développement d’une économie globalisée. En outre, elle agit encore comme caisse de résonance dans les débats concernantentre autres l’immigration et le nationalisme. Ce fut le cas lors de la campagne du Brexit sur laquelle l’historien revient.

Keith Lowe lie expériences individuelles souvent touchantes et analyses pénétrantes dans cette vaste fresque d’un monde nouveau surgi des cendres de 1945. Une fresque constellée de mythes, de mémoires et d’histoires, d’idéaux et d’innovations technologiques, de coopération et de défiance, de peur et de soif de liberté. Assurément, la guerre 39-45 a tout changé et elle continue de nous habiter.

La peur et la liberté: Comment la Seconde Guerre mondiale a bouleversé nos vies

Keith Lowe, Perrin, Paris, 2019, 635 pages