Les mensonges vrais d’une Fifi Brindacier en bouteille

La romancière Fanie Demeule parvient étonnamment, oui, à nous tenir en haleine grâce à un sujet en apparence banal et à un suspense pour le moins saugrenu.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La romancière Fanie Demeule parvient étonnamment, oui, à nous tenir en haleine grâce à un sujet en apparence banal et à un suspense pour le moins saugrenu.

« Tu sais, ma belle, y a pas de honte à se teindre », lance une inconnue à la narratrice de Roux clair naturel, qui nie pourtant catégoriquement que sa couleur de cheveux soit le fruit d’une quelconque intervention chimique. Cette phrase, Fanie Demeule se l’est souvent répétée, comme un mantra.

« C’est beaucoup moi qui me suis dit ça, à un moment où c’était encore la chose la plus honteuse que je portais : je n’allais jamais avouer à qui que ce soit que je mentais sur ma couleur de cheveux, non seulement parce que c’était honteux d’avoir menti pendant toutes ces années, mais aussi parce qu’avouer que c’était un mensonge, c’était tuer de facto la rousse naturelle que j’incarnais », explique l’auteure avec dans la voix une fébrilité signalant qu’il n’y a pas si longtemps qu’elle s’est réconciliée avec ses cachotteries anciennes.

Thriller capillaire ? La romancière parvient étonnamment, oui, à nous tenir en haleine grâce à un sujet en apparence banal et à un suspense pour le moins saugrenu : jusqu’où ira son alter ego afin de cacher à son chum, qui en pince presque maladivement pour les rouquines, qu’elle n’en est pas une vraie ? Jusqu’où ira-t-elle pour personnifier la rousse torride qu’encapsule un stéréotype au moins aussi vieux que la pornographie ? Jusqu’où ira-t-elle dans la négation d’elle-même afin de faire advenir sa vérité sans éveiller les soupçons ?

« Dans mon système de valeurs, le mensonge est quelque chose de complètement condamnable », confie celle qui avoue aujourd’hui en riant qu’elle a caché pendant cinq ans à son véritable amoureux ses boîtes de teinture. « Je m’étais autocondamnée pour un truc qui est complètement loufoque et même léger aux yeux de plusieurs, mais qui représente quelque chose d’hyperimportant pour moi. La rousseur était la pierre d’assise de mon identité et avouer que ma rousseur, c’est moi qui la fais advenir avec des bouteilles, c’était comme dire que ma personnalité avait quelque chose de faux, de trafiqué. »

 

En reprenant la voix de la narratrice de Déterrer les os (2016), autofiction présentant sous une lumière crue le joug tentaculaire des troubles de l’alimentation, l’écrivaine renoue aussi avec une entreprise littéraire indissociable d’une forme de sacrifice de soi au nom du soulagement suivant l’aveu. Et bien qu'elle répète que la teneur fictive de Roux clair naturel dépasse celle de son prédécesseur, elle se le sera arraché du corps, ce livre, afin d'en finir avec son secret. « C’est ça que j’allais chercher, c’était mon fil rouge : il fallait, en écrivant, que ce soit inconfortable. »

Chassez le naturel…

La couleur naturelle de Fanie Demeule et de sa narratrice : blond vénitien, une sorte de blond roux pas assez étincelant pour prétendre appartenir au même cénacle que le personnage principal d’Anne… la maison aux pignons verts ou que Fifi Brindacier, ses héroïnes d’enfance.

« Fifi, c’est une figure de révolte, de dissidence, elle fait à sa tête et il y a ça chez moi et chez ma narratrice, ce désir de faire advenir l’imaginaire dans le réel, observe-t-elle. Le grand paradoxe, c’est que ma narratrice finit par se faire avaler par la convention. Dans sa volonté d’être spéciale, elle finit par se soumettre aux attentes qu’elle s’imagine être celles des autres, plutôt que d’être wild. »

Est-il seulement possible, de toute façon, de complètement se soustraire à la proverbiale dictature des apparences ?

« Non, parce que même quand on veut y échapper, on se heurte à ça, on baigne dans des images qui nous encerclent. On a internalisé le système capitaliste et patriarcal qui fait en sorte que certains individus sont élus au détriment des autres. Inconsciemment, ma narratrice est absorbée par son désir d’être élue par son chum. La femme ingouvernable [sujet auquel Fanie Demeule consacre ses recherches doctorales], ça reste une figure idéale, mais qui peut être vraiment ingouvernable alors qu’on est constamment ramené à la manière dont on apparaît. Prends Safia Nolin : peu importe son degré d’émancipation par rapport à son image, on prend toujours le soin de lui rappeler l’image qu’elle projette. »

Rousse née, rousse vraie

Roux clair naturel n’a donc rien d’une charge contre le mensonge capillaire. Il y a des fictions qui permettent de traverser plus doucement nos journées, répète Fanie Demeule de différentes manières dans ce roman aux allures d’ode au pouvoir salvateur de nos petits arrangements avec la vérité.

« Se raconter des choses, c’est une manière de négocier sa place dans le réel, fait-elle valoir. La mise en fiction, qu’on pourrait appeler mensonge, rend plus acceptable le réel ; elle a même parfois des vertus salutaires. Notre rapport au mensonge est aussi beaucoup plus vaste et fluide qu’on le reconnaît habituellement. Ce qu’on considère comme un mensonge n’est-il pas plutôt parfois la vérité extrême de quelqu’un d’un point de vue intérieur ? Je pense qu’on a le droit de faire en sorte que notre image soit conforme à ce qu’on est intérieurement. Si ce personnage qu’on crée nous fait sentir plus vivant, plus incarné, ben why not ? »

Une réflexion sur la construction identitaire appelant une question encore plus insoluble : à quel point ce « nous sommes » appartient-il à des courants intérieurs souverains ou aux injonctions tapissant l’air ambiant ?

« Pour ma narratrice, c’est indiscernable. On ne sait pas si la rousseur qu’elle veut incarner vient profondément d’elle-même ou de toutes les images qu’elle a absorbées et dont elle s’est nourrie. Mais je pense que ce vers quoi il faut tendre, c’est représenter qui on a envie de représenter à chaque moment de notre vie. »

Et se souvenir que le mensonge bénin à propos d’une teinture peut permettre d’accéder à une version de la vérité beaucoup plus authentique que la vérité pure : « Ça a été une longue épreuve d’apprendre à admettre que ma rousseur factice peut être vraie pour moi et qu’on n’a pas besoin d’être une rousse née pour être une rousse vraie. »

Roux clair naturel

Fanie Demeule, Hamac, Québec, 2019, 162 pages