Prendre le temps de bien souffrir

Les poèmes de Marie-Andrée Gill n’ont pas d’abord été écrits dans l’objectif de composer un livre, mais plutôt à l’intention de celui qui, à l’instar de Kevin Costner en son temps, danse non pas avec les loups, mais avec les motoneiges.
Photo: Sophie Gagnon-Bergeron Les poèmes de Marie-Andrée Gill n’ont pas d’abord été écrits dans l’objectif de composer un livre, mais plutôt à l’intention de celui qui, à l’instar de Kevin Costner en son temps, danse non pas avec les loups, mais avec les motoneiges.

« Il y a quelque chose de quétaine dans ce livre-là », lance avec beaucoup d’autodérision Marie-Andrée Gill. « Ben, ce n’est pas que quétaine, mon livre, mais l’amour, oui, c’est quétaine. C’est quétaine quand on devient gaga de quelqu’un d’autre, mais je voulais aller à fond là-dedans, décrire ce qui se passe quand on devient un peu fou. » Il n’y a rien de quétaine, en tout cas, dans la langue de Chauffer le dehors, même s’il n’y a pas plus compréhensible que l’appréhension de son auteure, que cette crainte de s’être montrée trop toute nue entre les pages de ce troisième recueil. C’est que ces poèmes n’ont pas d’abord été écrits dans l’objectif de composer un livre, mais plutôt à l’intention de celui qui, à l’instar de Kevin Costner en son temps, danse non pas avec les loups, mais avec les motoneiges. Celui à qui elle avoue : « T’es la talle d’épinettes noires / qui brûle mon coeur full de super ».

Ils avaient pour chambre de motel des lits de sapinage, peur de la réaction atomique de leurs corps s’ils se croisaient par hasard au dépanneur, se savaient condamnés d’avance. « On a assez joué au docteur / direct dans le multicolore / de chacun de nos bleus », écrit la poète de 32 ans, qui mettra tout en place afin que les frissons survivent à leur mort annoncée et que ne s’effacent pas les traces de ses mains à lui sur son corps à elle. « Où habiter sinon dans le rappel de moments fous et la possibilité qu’ils se reproduisent ? »

« Quand tu ne peux plus vivre quelque chose, tu t’amanches pour que ça dure le plus longtemps possible, et le meilleur moyen pour que ça dure, c’est de l’écrire ! » explique au bout du téléphone, depuis son appartement de L’Anse-Saint-Jean dans le Bas-Saguenay, celle qui signaitBéante en 2012 et Frayer en 2015.

 

Elle savait pertinemment qu’elle avait déjà survécu à bien pire que ce chagrin aussi interminable que l’hiver, mais la douleur d’un amour puissant comme c’est pas possible, devenu amour impossible, ça saisit chaque fois. « Dans notre ère superdépressive, j’avais peur que mes poèmes soient trop dépressifs, puis en y réfléchissant, je me suis dit qu’au contraire, il faut prendre le temps d’exister avec sa souffrance, il faut rentrer directement dedans. J’ai une amie l’autre fois qui me disait : tant qu’à souffrir, faudrait apprendre à bien souffrir. »

Bien souffrir ? « Bien souffrir, pour moi, c’est écrire en tordant la guenille, jusqu’à tant qu’il n’en reste plus beaucoup. Et c’est aussi apprendre à remercier la personne avec qui on a souffert. » Elle s’interrompt, étouffe un rire, redoute probablement de passer pour plus sage qu’elle ne l’est en réalité. « Ben disons que cette gratitude-là, c’est la direction dans laquelle j’essaie d’aller ! »

Merci les bélugas

Ça s’entend parfaitement, et très rapidement. La voix de Marie-Andrée Gill s’apaise d’un coup, son débit ralentit, lorsqu’elle évoque ce que la nature — cabane dans le bois, balades en ski de fond, tente plantée au bord du fjord du Saguenay — tempère en elle.

« Ma réponse se trouve toujours là, confie-t-elle. Quand je m’intègre dans le paysage et que je redeviens rien, quand je me rends compte que je suis toute petite, ça me fait tellement de bien. Aussitôt que je vais m’allumer un petit feu dans la neige, je recommence à aller mieux. »

C’est d’ailleurs grâce à ceux qui chantent dans le fjord qu’elle entendra enfin, dans la noirceur, le murmure d’une promesse de guérison. Elle marchait dans la neige jusqu’aux genoux depuis trop longtemps. « Durant la nuit, aucun vent », se souvient-elle dans un des passages plus narratifs de Chauffer le dehors. « Je me fais réveiller par le souffle tranquille d’un troupeau de bélugas. Leur respiration est une berceuse nouvelle, un mélange d’immensité et de grâce, et ce qu’on ressent exactement : une gratitude étincelante, le mot merci en néon qui flashe en haut de mes cheveux. »

Tu crois qu’ils tentaient de te dire quelque chose, ces bélugas ? « En tout cas, ils m’ont fait brailler ! C’était comme un cadeau. Quand on ne va pas bien et qu’on est attentif aux signes, on a l’impression que tout nous parle. Tu poses une question, puis il y a une grosse bourrasque de vent et tu penses que ça veut dire quelque chose. Et même si ça ne veut rien dire, c’est le fun d’aller se trouver des réponses là-dedans, de s’en inventer dans la magie de ces hasards-là. Les bélugas, c’était comme s’ils me disaient : “Ça va bien aller.” »

L’universalité de la peine d’amour

Elle est Pekuakamishkueu (ilnue du Lac-Saint-Jean), a grandi dans la communauté de Mashteuiatsh, mais il n’y a pourtant rien d’« ostensiblement autochtone » dans Chauffer le dehors. Ce sont les mots sans doute maladroits que l’on emploie, parce qu’on soupçonne que Marie-Andrée Gill a quelque chose à dire sur les a priori associés à l’écriture d’une « icône de la poésie autochtone québécoise contemporaine » (dixit la biographie de son éditeur). Intuition qui se confirme.

« Il y a un drôle d’horizon d’attente pour la littérature autochtone, observe-t-elle. Le monde s’attend à quoi ? Qu’on parle d’aigles pis de loups tout le temps ? Une personne autochtone peut vivre une peine d’amour sans parler de ses ancêtres. Je trouve ça super important de parler de notre héritage, oui, mais je ne suis pas juste ça. J’écris avec mes valeurs, avec un humour qui vient de ma culture, mais je suis aussi une fille de 32 ans qui vit les choses comme la plupart de ses semblables. »

« L’amour c’est une forêt vierge / pis une coupe à blanc / dans la même phrase » : on ne fait pas plus universel.

Chauffer le dehors

Marie-Andrée Gill, La Peuplade, Chicoutimi, 2019, 104 pages