«Guy Rocher»: par-delà le rapport Parent

Guy Rocher et Pierre Duchesne lors du 63e Congrès de la CSN en mai 2011 au Palais des congrès de Montréal
Photo: Simon Villeneuve WikiCommons Guy Rocher et Pierre Duchesne lors du 63e Congrès de la CSN en mai 2011 au Palais des congrès de Montréal

Au Québec, les laïcistes doivent rester patients. Créée en 1961, la commission chargée de moderniser l’enseignement et de le démocratiser ne fut qu’un premier pas timide vers cette laïcisation dont on parle tant aujourd’hui. Son président, Mgr Alphonse-Marie Parent, vice-recteur de l’Université Laval, inaugura en soutane les travaux en récitant le Notre Père aux côtés, notamment, d’une soeur voilée à l’impressionnante cornette et du sociologue Guy Rocher.

Ce dernier, rattaché à l’Université de Montréal, incarne le plus la modernité dans un aréopage réunissant, avec Mgr Parent et soeur Marie-Laurent de Rome (Ghislaine Roquet), du collège Basile-Moreau, Gérard Filion, directeur du Devoir, Paul Larocque, secrétaire adjoint d’Alcan, David Munroe, de l’Université McGill, John McIlhone, de la Commission des écoles catholiques de Montréal, et Jeanne Lapointe, de l’Université Laval. La commission tentera d’améliorer le triste sort du Québec, province la moins scolarisée du Canada.

Le journaliste et ancien député péquiste Pierre Duchesne consacre au nonagénaire Guy Rocher, né à Berthierville en 1924, un imposant ouvrage avec l’aimable participation du sociologue lui-même. Il nous signale toutefois que cette première biographie n’est pas « autorisée », c’est-à-dire que Rocher ne l’a pas lue et corrigée avant l’impression. À titre de chercheur indépendant, Duchesne nous en présente donc le premier tome traitant des années 1924 à 1963 et s’intitulant Voir – juger – agir.

Les collèges classiques

Ces trois verbes forment la devise de la Jeunesse étudiante catholique (JEC), association modérément progressiste dans le contexte de l’époque, où Rocher militera dès ses études classiques au Collège de L’Assomption jusqu’à en devenir le président pour tout le Canada. Suivant les traces de certains de ses ascendants paternels et maternels attirés par les professions libérales, l’adolescent fréquente cet établissement élitiste, même si son père l’avait rejeté en préférant, pour devenir ingénieur, une formation plus scientifique.

 

Voie royale vers l’université, les collèges classiques, axés sur l’étude du latin et du grec ancien, n’atteignent qu’une infime minorité. À la suite du rapport Parent (1963-1964) soumis au gouvernement québécois par la commission dont Rocher fera partie, ils feront place aux polyvalentes et aux cégeps pour répandre un enseignement plus diversifié, plus accessible financièrement à l’ensemble de la population. Pourtant, le sociologue partisan des changements n’est pas révolté contre l’ancien système.

Duchesne a le souci capital de montrer que l’attitude réfléchie de Rocher, homme rieur et doué de beaucoup d’entregent, reflète plutôt une lente évolution. D’abord, l’enfant de huit ans se retrouve orphelin à la suite de la mort de son père, victime d’un cancer de l’estomac en 1932, à l’âge de 39 ans.

Pensionnaire à Montréal chez les Soeurs de la Providence, puis élève des prêtres séculiers du Collège de L’Assomption, « le catholicisme dans lequel il baigne ne l’agresse nullement », résume son biographe en s’inspirant de ses confidences pour conclure : « La vie du Christ l’inspire. » Expliquant son état d’esprit d’alors et celui de ses condisciples, Rocher avoue : « J’étais un homme de droite socialement et religieusement parlant. Nous étions franquistes, pétainistes, catholico-nationalistes assez près de l’Action française. »

Mais un prêtre du collège l’initie à la JEC, mouvement implanté au Québec en 1935 et où l’on perçoit déjà une certaine gauche catholique. Il reconnaît y avoir découvert qu’« il ne faut pas seulement être éduqué à l’autorité, il faut aussi être éduqué à la liberté ». Au terme de ses études classiques, en 1943, Rocher, attiré par la vie religieuse, commence son noviciat chez les Dominicains, mais il a tôt fait d’abandonner, car il déplore parmi eux « l’absence de liberté ». Il préfère, rappellera-t-il, devenir « un laïc fort actif au sein de l’Église ».

Un homme nouveau

Il prend la tête de la fédération jéciste de Montréal et on lui offre la présidence nationale du mouvement en 1946. Ce qui lui permet de participer à des congrès d’étudiants en Europe et d’apprendre que, pour les jécistes français, Pétain est un traître. À Paris, il rencontre Emmanuel Mounier, directeur de la revue Esprit, organe intellectuel des catholiques progressistes qui sont heureux de découvrir qu’avec des gens comme lui, le Québec se libère de l’obscurantisme.

Revenu au pays, Rocher apparaît comme un homme nouveau, un catholique qui s’interroge profondément. Il livre au biographe un constat lourd de sens : « Le problème de foi commençait à se poser pour moi et autour de moi. » Riche de faits révélateurs, le livre de Duchesne brille surtout par la présence d’un drame personnel et collectif qui s’y trouve en filigrane et qui dépasse le rapport Parent : l’entrée du Québec dans la crise de la civilisation occidentale.

Extrait de «Guy Rocher, tome 1»

« En 1946, Guy Rocher comme Emmanuel Mounier ne croient plus au corporatisme promu par l’Église catholique. Ils envisagent plutôt un type de socialisme repoussant le matérialisme, misant sur la solidarité, mais n’excluant pas la croyance en Dieu. »

Guy Rocher Tome 1 (1924-1963) Voir – juger – agir

★★★★

Pierre Duchesne, Québec Amérique, Montréal, 2019, 464 pages