«Contre le colonialisme dopé aux stéroïdes»: maîtres chez nous

Jusqu’en 1964, le Québec a été totalement absent du Nord québécois, qui allait devenir le Nunavik, selon Zebedee Nungak.
Photo: Institut Culturel Avatag Jusqu’en 1964, le Québec a été totalement absent du Nord québécois, qui allait devenir le Nunavik, selon Zebedee Nungak.

Lorsque le gouvernement du Québec a envoyé un émissaire dans le nord du Québec pour la première fois, en 1964, les Inuits se passaient de sa présence depuis plus de 50 ans. C’était l’époque du slogan « Maîtres chez nous », du gouvernement Lesage, porté dans le Nord par le ministre des Ressources naturelles de l’époque, René Lévesque.

Zebedee Nungak, dont l’essai Contre le colonialisme dopé aux stéroïdes vient d’être traduit aux Éditions du Boréal, avait alors 13 ans. Onze ans plus tard, Nungak était l’un des signataires de la Convention de la Baie-James et du Nord québécois, laquelle allait modifier substantiellement la vie des Inuits et des Cris du Nunavik pour toujours.

La charte royale

Comme le relate Nungak, le premier « acte colonial » à avoir régi les terres ancestrales inuites dans ce qui est aujourd’hui le Canada est la charte royale octroyée par Charles II d’Angleterre en 1670 ; 342 ans plus tard, le Canada transférait au Québec les terres ancestrales des Inuits, par une loi communément appelée Loi sur l’extension des frontières du Québec.

Or, jusqu’en cette année 1964, le Québec avait été totalement absent du Nord québécois, qui allait devenir le Nunavik, argue M. Nungak. Québec a même contesté en Cour suprême, en 1939, sa responsabilité d’offrir des services aux Autochtones. Et il a gagné.

Toute cette gestion du territoire réalisée par des gouvernements lointains et peu soucieux de ses habitants s’est, par ailleurs, faite sans aucune consultation des Inuits concernés.

C’est donc un récit teinté d’amertume que celui livré ici par Zebedee Nungak. Son livre met notamment en avant le fait que les Inuits ont d’abord dû contester en cour le projet de développement de la Baie-James pour obtenir la moindre voix au chapitre dans ces développements.

C’était un combat de David contre Goliath, relève-t-il. En 1973, le juge Albert Malouf ordonne, dans un jugement, l’arrêt des travaux deconstruction de barrages hydroélectriques à la Baie-James. Même si ce jugement a été immédiatement annulé par d’autres tribunaux, les Cris et les Inuits y avaient gagné un précieux pouvoir de négociations.

« La première leçon, c’était que le territoire envahi massivement par le projet de la Baie-James était en fait habité par des gens », écrit-il.

Mais l’amertume de Nungak ne tient pas à la seule présomption conquérante du gouvernement du Québec envers les habitants du Nord.

Elle est aussi liée au fait que la Convention de la Baie-James et du Nord québécois, qu’il a signée en 1975, a profondément divisé les Inuits. Trois communautés inuites, celles de Pivurnituk, d’Ivujivik et une partie de celle de Salluit, se sont fermement opposées à la signature de l’entente et ont refusé de s’y soumettre.

Les Naamasanngituit (dissidents) s’opposaient surtout à la cession et à l’extinction des droits des Inuits inhérentes à l’entente et à la petitesse des terres concédées aux Autochtones.

« [Une partie de la population inuite] était très mécontente qu’il n’y ait pas de gouvernement autonome pour le territoire », ajoute Nungak.

Presque 45 ans plus tard, le témoignage de Zebedee Nungak a des accents de regrets quant à la signature de la Convention. Au risque d’être ébranlés dans leurs propres sentiments identitaires, les non-Autochtones s’y enrichiront d’un regard inuit sur le Québec d’au-delà du 55e parallèle.

Contre le colonialisme dopé aux stéroïdes

★★★ 1/2

Zebedee Nungak, traduit de l’anglais par Juliana Léveillé-Trudel, Boréal, Montréal, 2019, 192 pages