«L’Outsider»: porter le mal en soi

Stephen King fait partie des détracteurs très audibles du 45e président des États-Unis, ce qui risque de donner une lecture différente à l’œuvre.
Photo: Eduardo Islas Stephen King fait partie des détracteurs très audibles du 45e président des États-Unis, ce qui risque de donner une lecture différente à l’œuvre.

Terry Maitland est le résident idéal des villes moyennes américaines. Entraîneur de l’équipe locale de baseball et bon père d’une famille unie, l’homme voit sa vie basculer lorsque la police locale l’arrête devant des centaines de spectateurs venus applaudir un match important. Ce qu’on lui reproche ? D’avoir violé, mutilé et assassiné un garçon de 11 ans. Un cas apparemment facile pour le policier enquêteur Ralph Anderson : des témoins oculaires ont vu Maitland avec le garçon sur la scène de crime, qu’il a laissée souillée d’empreintes digitales et d’ADN.

Le problème avec ce scénario ? Maitland n’était pas à Flint City (une ville fictive que Stephen King situe en Oklahoma) au moment du crime, et son alibi se tient.

Voilà le point de départ de L’outsider, le plus récent roman de King et, pour les habitués de l’auteur, vous vous doutez bien que cela ne demeurera pas aussi simple. Ce fait divers, aussi monstrueux soit-il, sert de catalyseur à une histoire dont le moteur pourrait finir par surchauffer, n’était le fait que l’auteur possède, encore et toujours, cette grande maîtrise du détail narratif qui sert de lubrifiant à récit. Le genre de détail qui engendre chez le lecteur assidu un air de déjà lu aussi rassurant qu’un plat réconfortant, alors que King aborde encore une fois le questionnement que l’on retrouve à la racine de plusieurs de ses romans : qu’est-ce que le mal et de quoi se nourrit-il ?

En ce sens, on aurait envie de dresser un parallèle avec Ted Bundy : autoportrait d’un tueur, série documentaire présentement diffusée sur Netflix, dans laquelle on tente, entre autres choses, de déchiffrer le processus, inné ou acquis, de la monstruosité humaine. Dans L’outsider, on a affaire à un Ted Bundy que l’on aurait croisé avec le diabolique Bob du Twin Peaks de David Lynch, le mal incarné qui se nourrit de la souffrance d’autrui.

 

Pour son roman, King est allé fouiller dans la mythologie mexicaine, ce qui, en cette ère d’obsession murale et de peur irrationnelle d’être envahie par des bad hombre que l’on retrouve chez un certain président américain, est tout à fait dans l’air du temps. D’ailleurs, King fait partie des détracteurs très audibles du 45e président, ce qui risque de donner une lecture différente à l’oeuvre qu’il aura produite durant cette période particulière.

En outre, il faut voir ce texte comme un long fondu enchaîné entre le genre policier (pensez ici à Mr. Mercedes, paru en 2014 et dont l’univers croise celui de L’outsider, on n’en dit pas plus) et le surnaturel pur et dur duquel il ne s’est jamais vraiment éloigné. Au bout du compte, on a affaire à un roman qui se classe quand même dans le tiers supérieur de l’œuvre d’un Stephen King qui manque peut-être un peu de souffle vers la fin, et qui cède encore à la tentation de tout expliquer, pour que L’outsider fasse vraiment partie de ses meilleurs. Et qui laisse le lecteur sur cette impression qu’un roman purement policier lui aurait probablement permis d’aborder les mêmes enjeux. Mais c’est de Stephen King qu’on parle ici…

L’outsider

★★★

Stephen King, traduit de l’anglais par Jean Esch, Albin Michel, Paris, 2019, 615 pages