«Dans l’ombre du brasier»: une sanglante fresque historique

La véritable histoire que raconte ici Hervé Le Corre est celle, toute de sang et de fureur, de la fin du soulèvement utopique que fut la Commune.
Photo: Philippe Matsas Leemage La véritable histoire que raconte ici Hervé Le Corre est celle, toute de sang et de fureur, de la fin du soulèvement utopique que fut la Commune.

Bien avant la saga des gilets jaunes, on savait déjà que la contestation fait partie de l’ADN des Français. De jacqueries en soulèvements, de révoltes en révolutions diverses, ils ont de tout temps, collectivement et viscéralement, pris une sorte de malin plaisir à rejeter l’autorité.

Ce gros roman situé au printemps de 1871 — et qui raconte avec force détails sanglants les dix derniers jours de la Commune de Paris — est l’illustration probante de l’horreur sur laquelle peut déboucher cette « tendance ».

Sous les décombres

Le jeudi 18 mai, alors que « les Versaillais » préparent l’assaut final en massant des canons aux portes de Paris, les fédérés de la Commune érigent encore des barricades à travers la ville : le désordre se sent un peu partout.

Sans véritables chefs, à part quelques généraux ayant combattu les Prussiens qui assiègent aussi la ville, les soldats sont de plus en plus démoralisés. Le rêve de liberté commence à s’effriter sous les boulets, la mitraille et la poussière des immeubles écroulés.

Mais la vie continue malgré cette pression constante des boulets de canon qui sèment partout la désolation et la ruine ; c’est dans ce contexte qu’apparaît un personnage glauque, Pujols. Balafré, sans scrupule, il sème la mort à coup de couteau et de fusil et enlève sous les yeux de tout le monde, avec l’aide d’un cocher et de son fiacre, des jeunes filles qu’il déshumanisera sans scrupule.

 

Parmi ses victimes, une jeune femme, Caroline, sera bientôt ensevelie dans la cave d’un bâtiment à demi écroulé. Et bientôt un commissaire de police communard se mettra à sa recherche. C’est cette enquête au milieu du brasier qui sert à la fois de prétexte et de titre à cette sanglante fresque historique.

 

Le lecteur pourra ainsi suivre l’action sous trois angles différents ; celui de l’enquête du commissaire Roques, celui du « méchant » Pujols et de son complice et enfin d’un groupe de trois soldats dont l’un, Nicolas, est l’amoureux de la Caroline ensevelie.

On réalisera toutefois bien vite que la véritable histoire qu’on nous raconte ici est celle, toute de sang et de fureur, de la fin du soulèvement utopique que fut la Commune. Ici, tous les communards sont des héros ou, au pire, de pauvres bougres, alors que les Versaillais sans exception sont tous des salauds.

L’écriture d’Hervé Le Corre sert bien son propos : sans trop de nuances, colorée, rutilante, parfois ronflante, elle s’acharne à décrire les combats violents qui ont mis fin à la douloureuse aventure une barricade à la fois, un coin de rue après l’autre.

Pas moyen d’y échapper : on assiste tout au long à une boucherie sans fin, malodorante, faite de cadavres déchiquetés, de poussière, de sang et d’égouts crevés tout autant que d’espoirs déçus. Soyez prévenu.

Extrait de «Dans l’ombre du brasier»

« Alors elle raconte. Leur traversée de Paris […] la fatigue et la boiterie qui l’ont prise, elle, Lalie, et cette voiture qui passait juste à ce moment sur le boulevard et la chance qu’elles ont cru voir leur sourire […] sauf que c’était pas la chance qui souriait mais le malheur qui montrait les dents et qui a emporté Caroline au galop au milieu de tous ces gens qui ne se sont aperçus de rien, tout à baguenauder sur les trottoirs et blaguer avec les gardes nationaux qui gardent les coins de rue comme si on allait les voler. […]

On m’a amené à la police. Un commissariat dans le Xe. […] Bref, il m’a dit qu’il s’occupait de cette affaire. Que d’autres filles avaient été enlevées dans la même voiture avec le même cocher […]. »

 

Dans l’ombre du brasier

★★ 1/2

Hervé Le Corre, Rivages / Noir, Paris, 2019, 492 pages