«La maîtresse de Carlos Gardel»: amour et sorcellerie

La plume de Mayra Santos-Febres transporte le lecteur dans un univers pigmenté d’un réalisme magique qu’il doit lui-même déchiffrer.
Photo: Zulma La plume de Mayra Santos-Febres transporte le lecteur dans un univers pigmenté d’un réalisme magique qu’il doit lui-même déchiffrer.

Avec son premier roman, Sirena Selena, la poète et romancière portoricaine Mayra Santos-Febres s’est imposée comme une voix engagée, féministe et anticolonialiste, défenderesse des plus démunis, de la différence, de l’anticonformisme.

Sa seconde offrande, La maîtresse de Carlos Gardel, récit d’émancipation ensorcelant et sensuel, se situe dans la même lignée, laissant entrevoir, derrière la passion d’une jeune femme qui goûte pour la première fois à l’envoûtement du désir, les injustices, les inégalités et les tensions qui divisent la société portoricaine de l’entre-deux-guerres.

Dans la campagne qui l’a vue grandir, Micaela, héritière de la famille de guérisseuses la plus illustre de l’île, attend patiemment la mort, se remémorant avec une douce nostalgie dépouillée de regrets les 27 jours les plus déterminants de sa vie.

En 1930, alors jeune fille, élève infirmière silencieuse et appliquée, elle nourrit le rêve d’entrer à l’École de médecine tropicale, ambition sur laquelle peu de femmes à la peau brune ont le privilège de fantasmer.

Elle se rappelle surtout ses bras, les bras de Carlos Gardel, irrésistible roi du tango argentin, qui, le temps d’une fugue enchantée, de quelques jours grisants, lui permet d’entrevoir les plaisirs de la féminité et éveille en elle un abandon, un érotisme et des désirs insoupçonnés.

La maîtresse de Carlos Gardel aurait pu n’être que la simple histoire d’une passion torride et éphémère, teintée des couleurs chaudes de l’exotisme et de l’étrangeté de l’inconnu.

Or, à travers le destin ensorcelant et déchirant d’une femme, Mayra Santos-Febres raconte celui de tout un pays : de la ségrégation muette, de la misère omniprésente qui justifie la prise en charge des dispensaires par des programmes américains, des tensions qui sévissent entre la rationalité scientifique des géants occidentaux et le savoir ancestral cantonné à la sorcellerie par une élite fourbe qui en convoite les secrets.

Car, bien qu’avide d’apprendre, Micaela hésite à franchir le pas vers la science qui la détournerait à tout jamais de la voie tracée par ses ancêtres. Ses mentors américains lui promettent une bourse d’études, en échange du secret de sa grand-mère, Mano Santa, et de son coeur-de-vent, remède botanique aux vertus exceptionnelles qui renferme la clé de la régulation des naissances pour lequel les femmes portoricaines serviront de cobayes au reste du monde.

La plume de Santos-Febres transporte le lecteur dans un univers pigmenté d’un réalisme magique qu’il doit lui-même déchiffrer, et qui sert particulièrement bien l’animisme duquel elle gratifie la nature et ses vertus triomphantes.

L’écrivaine parvient à y jongler admirablement avec les contrastes stupéfiants que présentent le train de vie faste et doré d’une icône internationale, et le dénuement et la détresse qui abondent dans les rues de Porto Rico, semant des pistes de réflexion lucides, essentielles et fragmentaires sur les ravages du colonialisme et l’importance du vivre-ensemble.

La maîtresse de Carlos Gardel

★★★ 1/2

Mayra Santos-Febres, traduit de l’espagnol par François-Michel Durazzo, Zulma, Paris, 2019, 320 pages