«Nino dans la nuit»: les promesses brisées du capitalisme

Rédigé par le jeune auteur Simon Johannin et sa femme Capucine, ce récit à la plume fulgurante et tranchante offre une voix à une frange invisible de la société, celle qu’on regarde avec mépris, si seulement on la regarde.
Photo: Hélène Tchen Cardenas Rédigé par le jeune auteur Simon Johannin et sa femme Capucine, ce récit à la plume fulgurante et tranchante offre une voix à une frange invisible de la société, celle qu’on regarde avec mépris, si seulement on la regarde.

Nino dans la nuit est le roman d’une jeunesse marginale et désabusée, celle qui prend aujourd’hui d’assaut les rues de Paris pour protester contre le mensonge dans lequel baigne son époque. Prisonnière d’une précarité faite de promesses brisées, elle est en sédition avec un système qui valorise l’anxiété et la culpabilité qui entourent la performance et l’ambition, au détriment du bien-être et de la réalisation de soi.

Rédigé à quatre mains par le jeune auteur Simon Johannin et sa femme Capucine, ce récit à la plume fulgurante et tranchante offre une voix à une frange invisible de la société, celle qu’on regarde avec mépris, si seulement on la regarde, ne dressant qu’une sourde oreille à ses désillusions et ses suffocations, sceptiques devant ce que ces gens ont à offrir et leur refus de rentrer dans le rang.

Petits boulots et trafics

Après avoir échoué au test de dépistage de la Légion étrangère, branche de l’armée où achoppent ceux qui n’ont plus d’options, Nino cumule les petits boulots et les trafics en tout genre pour payer le minuscule appartement de banlieue au plancher troué qu’il partage avec Lale, la femme de sa vie, celle pour qui il doit à tout prix éviter de sombrer dans l’accablement.

 

« Je nous sens perdus mais pas franchement préoccupés de l’être, difficile de voir l’avenir autrement quand on a jamais pu vraiment le deviner, alors on s’en occupe pas pour l’instant, on gère une merde à la fois. »

Nuit après nuit, les deux amants noient leur désenchantement dans la fête et l’oubli, à grands coups de rasades d’alcool, de mégots abandonnés sur un coin de table, d’herbe planante, de pilules de kétamine et autres drogues partagées à la lueur des stroboscopes et la sueur des corps collés sur les pistes de danse.

Simon et Capucine Johannin esquissent une fresque nocturne d’une grande beauté qui transporte le lecteur dans le chaos poétique des souterrains de Paris, cet espace dans lequel ce qui échoue au regard du jour peut finalement prendre vie. Des soirées étourdissantes aux festins glanés dans les poubelles, les personnes ne s’interrompent qu’avec l’aube lasse, rappel affligeant des barrières qui se dressent quotidiennement sur leur passage.

Pari audacieux

À travers le destin passionnant de personnages d’une authenticité déconcertante et une histoire d’amour d’une pureté qui frôle le désespoir, les auteurs atténuent les différences et les frontières qui se dressent entre les classes, les générations, les cultures, l’origine, les orientations et les parcours en amenant les protagonistes à redéfinir le succès et à trouver leur voie.

Ils font ainsi le pari audacieux d’ébranler une à une les certitudes, de forcer une remise en question, et font doucement émerger un sentiment de révolte où les mots performance, réussite, famille, prospérité, liberté et égalité sont relégués au panier des promesses déchues, laissant ainsi la voie libre à la création de sa propre destinée. Un roman d’une douloureuse lucidité.

Extrait de «Nino dans la nuit»

« Il y a aussi deux ou trois jeunes dans la boîte, des jeunes un peu moins jeunes que moi. On se ressemble pas. Ils ont pas l’air en forme non plus. Trop de cul posé, de docilité intégrée depuis la première école. Sur les rails de la vie ils roulent le chemin tracé, et laissent poliment les flaques de paternalisme des bides en surplomb leur mouiller les oreilles de ce qu’il faudrait savoir du monde. Et tout ça tombe de bouches pleines de lard rance des années passées à attendre d’être assez vieux pour justifier leur dégaine de gros sac et se dire que ça y est, à leur âge on va la fermer en face d’eux et les écouter parler, parce que c’est comme ça qu’ici tout fonctionne. Trente ans de carrière pour parader devant un résidu de jeunesse, des puits de science creusés dans l’eau, rien sous la couche, juste le vent qui fait siffler les bords du trou et clapoter mes oreilles. »

Nino dans la nuit

★★★★

Simon et Capucine Johannin, Allia, Paris, 2019, 286 pages