«Misère et dialogue des bêtes»: Desgent et le loup

Jean-Marc Desgent ne croit pas à l’art qui propose une réflexion, mais plutôt à l’«intensité» d’une œuvre qui secoue, foudroie.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Jean-Marc Desgent ne croit pas à l’art qui propose une réflexion, mais plutôt à l’«intensité» d’une œuvre qui secoue, foudroie.

Dans une taverne coin Saint-Hubert et Rachel Est, Jean-Marc Desgent pointe au mur une photo de Mohamed Ali, sous laquelle il prendra la pose un peu plus tard. Fan de boxe, le poète ? Oui, et pas juste un peu, pas juste pour se donner un genre.

Si bien que la conversation, qui devait porter sur son plus récent livre, Misère et dialogue des bêtes, s’amorce par une anecdote proprement incroyable : il y a quelques années, Jean-Marc Desgent avait, avec le réalisateur Marc-André Forcier, le projet d’un moyen métrage qui l’aurait opposé, lors d’un authentique combat, à l’ancien champion Stéphane Ouellet. Concept : une rencontre entre les câbles, avec gants et protecteur buccal, entre un poète amateur (Ouellet) et un boxeur amateur (Desgent), sur une surface rappelant la page blanche, où tout peut survenir.

 

« Marc-André voulait que je puisse durer au moins un round, trois minutes, et je me suis entraîné pour vrai pendant un an au club Champions », raconte l’écrivain aujourd’hui âgé de 67 ans, comme s’il n’y avait rien d’anormal à ce qu’un lauréat d’un Prix littéraire du Gouverneur général (pour Vingtièmes siècles, en 2005) eut accepté d’aller se faire défoncer la gueule au nom du cinéma par un athlète de haut niveau. Plate conclusion : leur incapacité à retrouver le pugiliste déchu fera tomber leurs plans à l’eau. « Il m’aurait frappé, mais j’aurais pu regarder de proche — pas longtemps ! — un champion à l’oeuvre. »

 

Fou, Jean-Marc Desgent ? Disons plutôt qu’il ne sait que tout donner. À ses chums cinéastes comme à ses textes. « J’en parlais à des amis il n’y a pas longtemps : depuis la fin de l’écriture de ce dernier livre, je suis en convalescence. Quand je finis, j’ai une espèce de tombée d’adrénaline. Je peux travailler douze heures par jour, être complètement obsédé par l’écriture, puis à un moment donné, je tombe knock-out. J’ai tout fait pour changer de méthode d’écriture, pour que ce soit moins souffrant, mais je ne suis pas capable. »

Grandeur et misère de tout

Misère et dialogue des bêtes, Jean-Marc Desgent en a, en quelque sorte, amorcé l’écriture au début des années 1980, alors qu’il habitait un chalet « très isolé » dans une montagne de Sutton, et rédigeait des articles pour le Dictionnaire des oeuvres littéraires du Québec. « [J]’ai vécu apeuré et extasié / ça ne s’oublie pas les langues / du visible ou autres secousses / les mouvements du monde / les images qui tonnent c’est ce qui reste », écrit-il dans la première page de ce vingt-deuxième livre, rare poème en vers d’un recueil à la fois bestiaire et méditation, émerveillements et désolations.

Dit très (trop) simplement : c’est l’histoire d’un homme qui aura eu pendant quelques saisons un loup comme compagnon de marche dans le bois, une histoire véridique que son auteur ne présente pas du tout comme une banale fable sur la dangerosité de la bête, ou comme une tout aussi banale allégorie de la cruauté de l’humain.

« Tout ce que je dis là-dedans par rapport aux bêtes est autobiographique : le loup, c’est vrai, le lynx, c’est vrai, le chevreuil, c’est vrai, oui, même si ce que j’en fais n’a rien à voir avec du naturalisme. Les animaux ne représentent pas notre bêtise, non. » Il sourit. « Tu sais ce qu’on dit : les bêtes sont des bêtes, mais la bêtise nous appartient. »

Pas d’idéalisation ni de condamnation de la nature, donc, encore moins d’anthropomorphisme, chez celui qui rappelle que le premier poème qu’il publiait en France, dans une revue, il y a longtemps, s’intitulait L’antilope assassine aussi.

Langue brisée

« Quand tu marches à côté d’un loup comme je l’ai fait, t’as peur, mais à un moment donné, tu lui parles au loup, parce que ça fait deux heures que t’es à côté. Et ça devient weird. C’est tellement accaparant, vivre au milieu des animaux. T’es toujours en train d’être à l’extérieur de toi, puis tu prends conscience que t’es pas le centre de l’univers, que t’en fais partie. Mais ça veut dire quoi, en faire partie ? Ça veut dire être aussi chien que l’univers, et aussi cool que l’univers. »

Tu sais ce qu’on dit: les bêtes sont des bêtes, mais la bêtise nous appartient

Parce que selon le poète, aussi anthropologue, la nature est amorale. « La nature, pour nous, est vache, mais la nature est juste nature. On a tellement de difficultés avec cette notion-là, parce qu’on a tout moralisé, tout idéologisé. Et si l’artiste a un rôle, c’est dans cette démonstration de la grandeur et de la misère de tout. L’artiste se tient là, au centre de la grandeur et de la misère de tout. »

Dislocations, ruptures, phrases disjointes : Jean-Marc Desgent « gibelotte » (son choix de verbe) une langue volontairement brisée, dit-il, où prospère l’horreur, mais qui ressemble trop au souffle humain pour qu’on ne l’associe qu’à la mort.

« Dans notre univers où on ne trouve pas de vraie logique, de logique continue, comment tu veux que j’écrive une phrase qui n’est pas toujours en train de se briser ? demande-t-il. Il y a plein de phrases que je ne comprends pas dans mes livres, mais je sais qu’elles provoquent des images. Dans Vingtièmes siècles, quand j’écris “Il y avait des corps qu’on calculait à l’envers parce qu’ils étaient retournés dans leur propre crâne”, veux-tu ben me dire ce que ça signifie ? J’en ai aucune idée ! Mais je sais que dans le contexte d’un charnier [dont parle ce poème], le lecteur peut être touché. »

Il ne croit pas à l’art qui propose une réflexion, mais plutôt à l’« intensité » d’une oeuvre qui secoue, foudroie. « La langue, dans ce qu’elle a d’ouvertures, de potentiels, me permet de faire vivre quelque chose aux lecteurs. Ma job, ce n’est pas de décrire un charnier, c’est de le faire vivre. Je ne pense pas que l’art réfléchisse, non, mais le “ouache !” qu’on lâche en lisant une phrase, c’est peut-être la première manifestation d’un début de réflexion sur la violence des êtres humains. »

Extrait de «Misère et dialogue des bêtes»

« J’avance à grands pas je souris en marchant une tête m’est arrivée m’arrive un loup qui attend la fin du monde il peut s’il le veut m’avaler il désire un regard il meurt vieux comme moi étranger à chaque arbre il y en a toujours au moins un sans feuille j’apprends les disparus par contritions l’abandon l’effrité lui si proche il devient mon loup quotidiennement je monte avec lui un escalier invisible on ne s’en va pas nous nous approchons l’un de l’un le mur dans le torse il vient il va à l’affaissement secret. »

Misère et dialogue des bêtes

Jean-Marc Desgent, Poètes de brousse, Montréal, 2019, 56 pages