Librairie Racines, la diversité en toutes lettres

Au moment d’ouvrir sa librairie, Gabriella Garbeau a procédé par sociofinancement, mais aussi en invitant les gens à partager des livres écrits par des personnes racisées qui les avaient marqués.
Photo: Catherine Legault Le Devoir Au moment d’ouvrir sa librairie, Gabriella Garbeau a procédé par sociofinancement, mais aussi en invitant les gens à partager des livres écrits par des personnes racisées qui les avaient marqués.

Février est le mois de l’histoire des Noirs au Canada. Le Devoir revient sur différents aspects de la présence de cette communauté au Québec. Dernier texte d’une série de trois.

La librairie Racines est située sur le boulevard Henri-Bourassa, dans un secteur de Montréal-Nord où les lieux d’échanges et de rassemblements culturels sont rares. C’est précisément pour cette raison que Gabriella Garbeau, alias Gabriella Kinté, a décidé d’y ouvrir une librairie qui se consacre aux ouvrages écrits par les membres de communautés racisées ou portant sur celles-ci. Elle-même a grandi à Montréal-Nord, et n’a jamais visité Haïti, le pays d’origine de sa mère.

« Comme jeunes adultes, on cherchait un lieu de rencontres, pour partager et se rassembler. À Montréal-Nord, il n’y a pas beaucoup de cafés où se retrouver. Dans les bibliothèques, on ne peut pas faire de bruit », dit-elle.

Ouverte depuis un an et demi, la librairie a déjà développé une clientèle de quartier, à travers différentes activités, qui mettent notamment en valeur son rayon jeunesse. Ce rayon met en scène des jeunes de la communauté noire.

« Quand j’étais enfant, il n’y avait pas beaucoup de livres où on voyait des Noirs en milieu urbain. Dans ceux que je voyais, l’action se déroulait en Afrique, par exemple », dit-elle. Dans la librairie, des poupées à la peau foncée et aux cheveux crépus côtoient les livres et sont mises à la disposition des enfants.

Dans le rayon jeunesse de la libraire, on trouve un livre sur Viola Desmond. En 1946, en Nouvelle-Écosse, Viola Desmond refuse de céder sa place dans un cinéma, où on lui demande de bouger parce qu’elle est noire. Mme Desmond, qui a été dirigeante d’entreprise, a alors été emprisonnée durant 12 heures et condamnée à une amende.

« On parle beaucoup de Rosa Parks, qui a refusé de céder sa place dans un autobus des États-Unis, mais on ne parle pas beaucoup de Viola Desmond », dit Gabriella Garbeau.

La librairie Racines vise à célébrer la littérature de personnes racisées ou non blanches. « Les personnes issues de la diversité ne voient pas beaucoup leur travail représenté », dit-elle. La libraire s’est entre autres inspirée de l’exemple de la librairie L’Euguélionne, spécialisée en littérature féministe, qui a aussi procédé par sociofinancement pour assurer son ouverture.

À ce jour, Gabriella Garbeau, qui a une formation en travail social, est intervenue socialement sous le pseudonyme de Gabriella Kinté. C’est sous ce nom qu’elle a écrit divers textes dans les médias, pour parler de la réalité de sa communauté.

Elle a signé notamment la Lettre à mon fils, qui a été diffusée dans le cadre de l’émission Plus on est de fous plus on lit.

« On m’a souvent traitée différemment pour des choses que je n’ai pas choisies, écrivait-elle à son enfant à naître. Un peu comme, toi, tu ne choisiras pas lorsqu’il s’agira de la couleur de ta peau, de ton genre, ou de ton nom. »

« Tu pourras être perçu comme plus hostile, plus dangereux », dit-elle, faisant notamment référence à l’affaire Fredy Villanueva, survenue à Montréal-Nord.

En juin 2017, dans un texte intitulé Non, je ne me calmerai pas le mouton, elle protestait contre le fait que de jeunes Noirs aient été invités à pousser un char de Blancs, lors du défilé de la Saint-Jean-Baptiste en 2017.

Dans les deux cas, Gabriella Kinté dit avoir été ensuite la cible de nombreuses lettres d’insultes. D’où l’usage du pseudonyme…

Quand j’étais enfant, il n’y avait pas beaucoup de livres où on voyait des Noirs en milieu urbain. Dans ceux que je voyais, l’action se déroulait en Afrique, par exemple.

 

Au moment d’ouvrir sa librairie, Gabriella Garbeau a procédé par sociofinancement, mais aussi en invitant les gens à partager des livres écrits par des personnes racisées qui les avaient marqués.

Certains livres sont plus rares. Elle a donc décidé de les prêter, à la façon d’une bibliothèque, plutôt que de les vendre.

« J’ai par exemple un livre sur l’histoire des Arabes au Canada, qui est assez rare. Je trouverais dommage de le vendre, parce qu’après, les usagers de ma librairie ne pourraient plus y avoir accès », dit Gabriella Garbeau. Ce livre provient de l’ancienne collection de Radio-Canada.

La librairie Racines prend d’ailleurs de plus en plus des dimensions de centre communautaire. Le Musée des beaux-arts de Montréal y envoyait ce mois-ci un autobus pour faire en sorte que des jeunes de Montréal-Nord visitent le musée, à l’occasion du Mois de l’histoire des Noirs.

Mais la librairie n’est pas tout à fait à son aise sur Henri-Bourassa et cherche déjà de nouveaux lieux pour installer ses activités.

« Notre bail expire en juin », confie Gabriella Garbeau. D’ici là, on devrait être mis au fait de sa nouvelle adresse.