«Déments à cheval»: la «fake news» d’Emilie Andrewes

Emilie Andrewes multiplie les métaphores et les allégories à un rythme tel que leur décodage devient souvent difficile.
Photo: Maxyme G. Delisle Emilie Andrewes multiplie les métaphores et les allégories à un rythme tel que leur décodage devient souvent difficile.

Dans le bar d’un « triste village-dortoir », un habitué voit une « Alerte Tsunami » traverser l’écran de télé ne retransmettant habituellement que des offres d’emploi. Il suffira que l’homme en question, Robinson Le Breton, raconte son affolante vision — a-t-il halluciné cette alerte ? — à la pire commère du coin pour que la rumeur affole la communauté au grand complet, qui fuit la région sans chercher à savoir s’il s’agit d’une fake news (comme on dit).

Une désertion de masse qui ne déplaît certainement pas à celui à cause de qui la panique naît, un veuf dégoûté par l’humanité ne cherchant qu’à se repaître de sa solitude et d’une ration quotidienne de lamproies, ce poisson vampire se nourrissant du sang et des fluides de ses victimes. « Est ombrophile tout organisme vivant qui a besoin d’un déluge pour croître. Je suis de ceux-là. Et la venue d’un étrange tsunami sur notre peuple, je ne voulais croire qu’à cela. »

Si Déments à cheval, sixième roman d’Emilie Andrewes (Les mouches pauvres d’Ésope, Conspiration autour d’une chanson d’amour) se déroule dans le Québec des années 2000, il apparaît donc d’emblée très clair qu’il s’agit d’un Québec imaginaire n’ayant rien en commun avec le Québec réel. Si ce n’est, bien sûr, une certaine aptitude, répandue partout en Occident, à croire aux prophéties apocalyptiques, même lorsqu’elles sont colportées par le premier mal luné.

 

Mais à ce mordant et fécond commentaire médiatico-social, Emilie Andrewes injecte rapidement plusieurs ingrédients du roman d’aventures, alors qu’endormi, son Robinson se surprend à voyager dans le temps. Il se retrouvera ainsi autour de la table d’un banquet en pleine Antiquité, en 1950 au bord du pont des chiens suicidés, ou dans la Loire du XIIe siècle, alors qu’Henri Ier, roi des Anglais, vient tout juste de mourir d’une indigestion de… lamproies !

Déroutant comme dans difficile à suivre, Déments à cheval multiplie les métaphores et les allégories à un rythme tel que leur décodage devient souvent difficile. Emilie Andrewes souhaite-t-elle mettre en garde contre ceux qui crient au loup afin d’arriver à leurs fins, ou simplement s’amuser à élucubrer à partir d’une série de minuscules anecdotes étonnantes pêchées dans les notes en bas de page de l’histoire ?

Aussi échevelé que son narrateur lorsqu’il émerge, couché sur le plancher de son appartement, d’un de ses périples dans le passé, cet ambitieux roman « surréaliste » (dixit le communiqué de presse) réjouit dans ses moments les plus étrangement grotesques, mais pâtit de son incapacité à choisir un seul délire parmi tous ceux qu’il chevauche.

C’est qu’il y a dans Déments à cheval à la fois les germes d’un recueil de poésie en prose, d’une fantasy historique et d’une variation québécoise autour de la trame de Robinson Crusoé. Un peu comme si Emilie Andrewes avait un peu trop pris au pied de la lettre la démence qu’évoque son titre.

Déments à cheval

★★ 1/2

Emilie Andrewes, Druide, Montréal, 2019, 160 pages