«Au bord de la Sandá»: les tensions du silence islandais

Le roman de Gyrdir Elíasson se savoure lentement, avec l’ouverture et le sens de l’observation requis lors d’une longue randonnée en solitaire en forêt, plongé dans cet état transi qui nous déleste de toute attente.
Photo: Einar Falur Ingolfsso Le roman de Gyrdir Elíasson se savoure lentement, avec l’ouverture et le sens de l’observation requis lors d’une longue randonnée en solitaire en forêt, plongé dans cet état transi qui nous déleste de toute attente.

Au bord de la Sandá ne s’entame pas comme un suspense policier ou un roman initiatique peuplé de rebondissements et d’émotions contradictoires. Ce roman contemplatif, deuxième oeuvre de Gyrdir Elíasson traduite en français aux Éditions de la Peuplade, se savoure lentement, avec l’ouverture et le sens de l’observation requis lors d’une longue randonnée en solitaire en forêt, plongé dans cet état transi qui nous déleste de toute attente.

De la plume nuancée, attentive et imagée du poète et traducteur islandais — considéré comme l’un des écrivains les plus importants de sa génération — émerge une réflexion méditative sur les tensions muettes du silence et la lucidité du solitaire.

 

Aux abords de la Sandá, une rivière majestueuse de la Terre des glaces, un homme soucieux et taciturne s’exile de la civilisation, trouvant refuge dans deux caravanes miteuses dans lesquelles il vit et peint les arbres et les paysages forestiers qui l’entourent. Les visites sont rares et les nuits sont froides et empreintes de mystères féeriques aux reflets d’enfance dans ce lieu isolé sur lequel le temps ne semble avoir aucune emprise.

Alors que les tableaux s’entassent dans son atelier, l’artiste arpente la forêt, suivant en pensée l’itinéraire d’une vie marquée par les adieux, les regrets et les ambitions inachevées. Alors qu’ils s’enlisent dans ses déambulations tourmentées, des événements mystérieux — des halètements invisibles dans la nuit, les apparitions irréelles d’une femme vêtue d’un imperméable rouge ou encore de trois cavaliers noirs au galop parmi les arbres — interrompent et redirigent ces réflexions.

« On disait par ici que, les soirs d’automne, trois hommes montés sur des chevaux sombres s’engouffraient dans la vallée au galop, cavaliers d’un autre monde évoquant leurs collègues de l’Apocalypse, à ce détail près que le quatrième manquait à l’appel, peut-être tombé de cheval. Ils survenaient au grand galop, leurs chapeaux noirs rabattus sur les yeux, frôlant les branches des arbres. Se pourrait-il qu’il s’agisse des trois mousquetaires, revenus hanter ce lieu improbable ? »

L’atmosphère est reine dans cet univers singulier qui se décline au fil des saisons, des teintes douces, chaleureuses et marquées du dynamisme insolite de l’été, à l’aridité, l’âpreté et la solitude inhérentes à l’hiver qui s’installe sournoisement. Aux confins de l’Islande, la vérité est l’apanage de la nature, les fées et les secrets n’existant que dans le silence.

L’absence d’interactions humaines — mentionnées que dans un contexte de superficialité — renforce le malaise engendré par cet isolement volontaire, ainsi que l’aspect impitoyable des éléments et la résilience de la faune et de la flore devant les micro-agressions provoquées par l’état de changement perpétuel de la nature. Gyrdir Elíasson offre ainsi au lecteur un reflet de sa propre vulnérabilité, une réflexion béante sur le poids de ses décisions et de ses regrets. Un roman d’une grande lucidité.

Extrait de «Au bord de la Sandá»

« En jetant par hasard un coup d’oeil au dehors, je vois deux petits garçons jouer au football sur la pelouse toute verte au milieu de l’aire des caravanes. Ils portent tous deux la tenue de match anglaise et leur ballon est de couleur jaune. Il file entre eux sur l’herbe fraîchement tondue, comme l’oeuf de vie des trolls dans les contes ou comme une étoile naine tombée du cosmos, doublant au passage l’énorme lanterne à gaz suspendue au ciel pour nous éclairer comme elle le fait depuis des milliers de millions d’années. Tout ce qui vit en dépend — mais personne ne s’en souvient, même l’espace d’une seconde. La plupart des gens pensent que toute leur vie dépend d’eux-mêmes. Les anciens Égyptiens vénéraient le soleil et c’est peut-être ce qui leur a permis de bâtir toutes ces pyramides. »

Au bord de la Sandá

★★★ 1/2

Gyrdir Elíasson, traduit de l’islandais par Catherine Eyjolfsson, La Peuplade, Chicoutimi, 2019, 159 pages