«Le rocher avec des ailes»: Ode au pays navajo

L’histoire un peu longuette n’a pas le mordant du premier livre d’Anne Hillerman.
Photo: Eddie Moore La Presse canadienne L’histoire un peu longuette n’a pas le mordant du premier livre d’Anne Hillerman.

Le simple fait de voir réapparaître le nom de Hillerman sur la couverture d’un nouveau livre est une sorte de bénédiction en soi… et depuis qu’Anne Hillerman a décidé de poursuivre l’œuvre de son père Tony, tous les amateurs se réjouissent. Même avec un peu de retard — la sortie en format poche de son deuxième roman remonte au début de l’hiver —, c’est avec un plaisir croissant qu’on plonge dans cette double intrigue campée dans les paysages sublimes du pays navajo.

Un regard anthropologique

Les fidèles savent déjà qu’Anne Hillerman n’a pas voulu que le héros imaginé par son père, le lieutenant Joe Leaphorn, continue de mener des enquêtes dans le pays sacré des Diné ; il a tout juste survécu à un attentat et c’est maintenant son assistant, le sergent Chee, qui poursuit son œuvre, accompagné de sa femme Bernie. Les voilà d’ailleurs tous deux prêts à prendre des vacances du côté de Tsé Bii’Ndzisgaii — que les Blancs nomment Monument Valley. Mais rien n’est jamais si simple…

À peine rendus dans la vallée, leur rêve de vacances s’effilochera au premier souffle du vent du désert : Bernie devra revenir à Ship Rock (Tsé Bit’a’i, le rocher avec des ailes) s’occuper de sa mère, et pendant ce temps Chee restera à surveiller, pour le bureau local de la police navajo, le tournage d’un film à Monument Valley. Chacun de leur côté, ils sont confrontés à des histoires de famille révélant l’importance des clans dans la culture navajo, mais même éloignés, ils font face à deux enquêtes étranges qui, on l’aurait deviné, se rejoignent sous les sublimes paysages du désert.

Il est d’une part question de blanchiment d’argent et, de l’autre, de trafic de plantes protégées. Ajoutez à cela des zombies qui se promènent dans les dunes, un entrepreneur peu scrupuleux, une double tentative d’assassinat, une maison brûlée et quelques autres peccadilles mettant en scène des « porteurs-de-peau »… et vous aurez le portrait d’ensemble de cette histoire un peu longuette qui n’a pas le mordant du premier livre d’Anne Hillerman (La fille de Femme-araignée, chez le même éditeur).

Le récit vaut d’abord par cette espèce de regard anthropologique bienveillant que jette l’auteure sur la culture des Navajos ; pleine de respect, l’approche d’Hillerman rejoint celle de son père. À une grande différence près : elle parvient beaucoup plus difficilement à inscrire ce regard admiratif dans une intrigue solide. À plusieurs reprises, le lecteur aura l’impression que les choses traînent en longueur dans cette histoire. Tellement que l’on en vient à se demander si tout n’est pas qu’un prétexte pour décrire, devant les rouges et les ocres des cathédrales de pierre du pays sacré des Diné, la philosophie contemplative de ce peuple fier.

Peut-être, après avoir longtemps été la recherchiste de son père, Anne Hillerman en est-elle encore à chercher ses propres repères…

Extrait de «Le rocher avec des ailes»

« Ces vieilles histoires font partie de nous les Navajos. Elles nous structurent. Elles m’aident quand je dois m’atteler à une tâche que je n’ai pas envie de faire. […] Vous m’avez posé une question sur cette histoire qu’il raconte, savoir si j’y crois ou non. La nuit, quand j’étais seule dans ma voiture de patrouille, j’ai vu des choses dont je ne parle pas. Il y a beaucoup de choses qui me rendent perplexe, m’obligent à m’interroger.

— À vous interroger sur quoi ? Aaron l’écoutait maintenant avec plus d’attention.

— Sur ce qui se passe et si j’ai vu quelque chose ou si je l’ai seulement imaginé. »

Le rocher avec des ailes

★★★

Anne Hillerman, traduit de l’anglais par Pierre Bondil, Rivages Noir, « Poche », Paris, 2018, 428 pages