«China Dream»: le cauchemar chinois de Ma Jian

<p>Ma Jian, peintre, reporter, photographe et écrivain chinois, vit en exil à Londres.</p>
Photo: Claude Gassian Flammarion

Ma Jian, peintre, reporter, photographe et écrivain chinois, vit en exil à Londres.

Depuis sa nomination au poste de secrétaire général du Parti communiste chinois en 2012 et son accession plébiscitée à la présidence à vie du pays, Xi Jinping a fait de son « rêve chinois de renouveau national » un objectif auquel il s’est empressé de harnacher les forces vives du pays et son milliard d’habitants.

Nourrie autant de la mémoire des grandeurs anciennes de la Chine et des humiliations du passé que des ambitions actuelles de conquête, l’expression est vite devenue une sorte de slogan officiel.

C’est le point de départ de China Dream, septième roman de Ma Jian, peintre, reporter, photographe et écrivain chinois qui vit en exil à Londres depuis 1999, considéré par le Prix Nobel Gao Xingjian comme « l’une des voix les plus importantes et les plus courageuses de la littérature chinoise contemporaine ».

Ma Jian, d’abord connu avec Chemins de poussière rouge (Éditions de l’Aube, 2005) et La route sombre (Flammarion, 2014), romans à la fois plus ambitieux et plus personnels, livre avec China Dream une fable orwellienne mélangeant fiction et réalité, remplie d’absurdités réelles ou inventées.

L’écrivain dresse un portrait subversif de la Chine d’aujourd’hui, pays qu’il connaît bien, livrée sans retenue au « rêve chinois » du président Xi Jinping, capable de faire sans jamais sourciller le grand écart entre consumérisme et socialisme.

Asservir les consciences, remplacer les rêves et les souvenirs personnels par les idéaux collectifs, c’est le travail de Ma Daode, un haut fonctionnaire qui dirige le « Bureau du Rêve Chinois » de la ville de Ziyang. La mission du Bureau : s’assurer que le rêve chinois commun imprègne bien les esprits. Une idée va s’imposer au fonctionnaire : développer un « Implant du Rêve Chinois », une sorte de puce neuronale qui pourrait être fixée dans le cerveau des citoyens.

Jonglant chaque jour avec l’une ou l’autre de ses douze maîtresses — qui le bombardent de textos, de récriminations, de menaces ou de photos explicites —, baignant jusqu’au cou comme la plupart de ses collègues dans la corruption, le fonctionnaire, qui a grandi en pleine révolution culturelle chinoise, est épisodiquement assailli de souvenirs et sa conscience s’enfonce peu à peu dans l’absurde.

Ce que l’homme éprouve sans se l’avouer vraiment, c’est que l’histoire se répète. Sous les couches d’idéologie, et avec l’appui de la technologie, perce aujourd’hui une autre version d’un même totalitarisme qui cherche à s’immiscer jusque dans les consciences.

Livre intermède un peu brouillon, roman de combat et d’anticipation, satire plus loufoque que terrifiante, China Dream a tout d’un léger cauchemar. L’écrivain était d’abord motivé, explique-t-il, par sa « colère contre les fausses utopies qui asservissent la Chine depuis 1949 ».

Extrait de «China Dream»

« Le chef Ding continue son discours : “Si nous brassons les valeurs traditionnelles chinoises et l’idéologie marxiste, le rêve chinois s’étendra sur toutes les nations, et notre génération de dirigeants aura alors accompli l’unité nationale tant désirée par Gengis Khan. Les nations unies délocaliseront leur quartier général à Pékin et nous établirons le communisme partout dans le monde…” Il se rend compte qu’il parle depuis trop longtemps, boit une gorgée d’eau et dit : “Maintenant, le directeur Ma va nous parler plus en détail des projets du Rêve Chinois.” Il se penche en arrière sur sa chaise et la brise fraîche de l’air conditionné vient lui souffler doucement sur les épaules et soulever les cheveux à l’arrière de sa perruque. »

China Dream

★★★ 1/2

Ma Jian, traduit de l’anglais par Laurent Barucq, Flammarion, Paris, 2019, 208 pages