Raconter au-delà des mots

Conceptrice d’images, maniant l’art de raconter sans dire, Cécile Gariépy trempe pour une toute première fois dans l’univers du livre jeunesse.
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Conceptrice d’images, maniant l’art de raconter sans dire, Cécile Gariépy trempe pour une toute première fois dans l’univers du livre jeunesse.

Si l’écrit permet aux lecteurs d’investir des mondes, de découvrir des caractères, de se laisser porter par le souffle d’un auteur, l’illustration, prise indépendamment d’un texte, assure une narration tout aussi stimulante. Le lecteur, libre d’interpréter ce qu’il veut, tricote, selon son bagage, une histoire autour d’elle.

Conceptrice d’image, maniant l’art de raconter sans dire, Cécile Gariépy trempe pour une toute première fois dans l’univers du livre jeunesse.

Avec Coup de vent, un cartonné sans texte pour les tout-petits, l’artiste montréalaise raconte, dans quelque seize saynètes, l’avant et l’après du passage d’Éole.

Approchée par La Pastèque, qui voulait développer ce créneau, l’artiste, jointe par Le Devoir, raconte avoir eu très envie de travailler avec cet éditeur. « C’est une maison que j’aime beaucoup. Ça tombait dans mes cordes. Les gens peuvent d’ailleurs associer ce que je fais en général à l’univers de l’enfant. »

Écoutez Cécile Gariépy qui partage ses sources d'inspirations

Place au temps

Créer une image publicitaire reste toutefois pour elle un travail bien différent de celui de scénarisation que demande un livre.

Alors que l’éditorial ou la campagne publicitaire nécessite un souci d’efficacité et de communication — l’objectif étant de faire comprendre le message rapidement —, le livre, raconte-t-elle, « laisse place au temps. Dans un livre jeunesse, c’est d’autant plus intéressant parce qu’il y a une relation qui s’installe entre le lecteur et l’enfant, pour raconter une histoire. Dans mon livre, il n’y a pas de mots, alors c’est un peu à l’enfant et au parent de se raconter l’histoire. Le pouvoir de l’image, c’est de réussir à planter une graine dans l’imagination de celui ou celle qui la regarde et après, que ça puisse aller dans le sens qu’il ou elle veut. L’illustration a un pouvoir d’abstraction, mais aussi un pouvoir d’évocation ».

Le pouvoir de l’image, c’est de réussir à planter une graine dans l’imagination de celui ou celle qui la regarde et après, que ça puisse aller dans le sens qu’il ou elle veut. L’illustration a un pouvoir d’abstraction, mais aussi un pouvoir d’évocation.

Jouant de ludisme et de simplicité, Cécile Gariépy offre ainsi dans Coup de vent des scènes ouvertes, dépourvues de stéréotypes. « Je mets beaucoup d’effort pour que mes dessins soient les plus simples possible. Par exemple, dans le panier d’épicerie que je mets en scène, j’ai fait en sorte que les formes soient reconnaissables, mais pas clairement définies. On peut imaginer une laitue, des fleurs… C’est très ouvert comme proposition afin que le lecteur puisse laisser libre cours à son imagination. »

Le jeu sur les couleurs participe aussi de ce pouvoir d’universalité : « Les couleurs de peau des personnages sont différentes ; il y en a des bleues, des rouges, des jaunes… Cela fait en sorte que n’importe qui peut se retrouver. Je ne veux pas offrir une image claire et nette. J’ai une proposition graphique qui est précise, mais les gens font ce qu’ils veulent avec. Moi, je veux juste évoquer une sensation. Je dessine comme ça, c’est ma plume, mon style. J’écris comme ça. La suite est entre les mains des lecteurs. »

Libre langage

L’édition jeunesse offre un éventail de styles tenus à bout de pinceaux par des illustrateurs qui investissent l’image pour communiquer. Joints par Le Devoir, Isabelle Arsenault, Marianne Ferrer et Olivier Tallec explorent le réel de façon très différente tout en épousant la perspective libre de Cécile Gariépy.

Isabelle Arsenault, auteure de L’oiseau de Colette, crée un décalage en évoquant certains éléments plutôt qu’en les représentant de manière trop réaliste.

Photo: La Pastèque

Illustration tirée de «Coup de vent»

« C’est un peu comme en poésie, lorsque peu de mots arrivent à évoquer des scènes complexes, explique l’illustratrice. C’est ce que je cherche à faire lorsque je compose mes images : trouver les codes qui communiqueront au mieux mon idée. Choisir les couleurs, les formes, les concepts, les symboles qui développeront un langage cohérent. » Chez Olivier Tallec, connu pour son style à la fois candide et percutant, une illustration réussie doit fonctionner avant tout sur le créateur. « Si je dois illustrer un personnage, dit Tallec, il faut que je sache comment ce personnage va se déplacer, comment il va parler et même à la limite quelle voix il pourrait avoir. Même si ce personnage est une taupe ou un hibou. Et puis il ne faut pas vouloir trop en dire. Less is more… »

Langage poétique s’il en est un, l’illustration fait ainsi appel aux sens et devient langage universel à partir du moment où elle reste libre. Pour Marianne Ferrer (Le jardin invisible), « dès qu’on a un crayon en main, absolument tout est possible. Le même sujet peut être interprété de façons infinies et personnelles. Le mot “pomme” restera toujours “pomme”. Par contre, d’un dessin d’une pomme à un autre, on change de couleur, de forme, de grandeur, de méthode, de style, de détails… En les regardant, on saura toujours qu’il s’agit d’une pomme, où que l’on soit dans le monde. Voilà la liberté de l’illustration ».

Coup de vent

Il y a l’«avant» et l'«après» toute chose. Dans ce tout carton, fait pour les petites menottes, personnages, humains, animaux et objets divers subissent les contrecoups d’une bourrasque. C’est ainsi qu’un fermier, d’abord très calme, installé pour traire sa bête, voit le seau de lait, son tabouret, son chapeau et même les taches de la vache virevolter dans les airs après le passage de la secousse. Il en est de même pour un facteur et ses lettres, une dame et son chien, deux enfants et leurs ballons, et ainsi de suite. Dans ce premier opus sans texte, Cécile Gariépy joue de détails qui s’offrent à l’œil averti du lecteur. La disposition des personnages sur les doubles pages, la direction qu’ils prennent géographiquement dans l’histoire, ainsi que l’expression de leur visage assurent une narration riche et porteuse de sens. Chacune des saynètes, présentées en cinq couleurs franches, dans un style épuré et tout en rondeur, se lit indépendamment des autres, mais toutes restent unies en fin de compte par ce vent qui bouleverse le quotidien. Bien fait que l’album soit édité dans ce gros carton, car il saura résister aux nombreuses relectures.

★★★★ 1/2
Cécile Gariépy,
La Pastèque,
Montréal, 2018, 18 pages

Je marche avec Vanessa

Elle est toute petite, esseulée au milieu de nouveaux camarades d’école qui vaquent en harmonie à leurs occupations et activités diverses. Tout est relativement calme jusqu’au jour où un enfant, en colère, se met à l’injurier. Témoin de cette altercation, une fillette décide de prendre cette amie sous son aile, au grand déplaisir du fauteur de trouble. Album sans texte illustré par le duo Marie Pommepuy et Sébastien Cosset — ou Kerascoët —, Je marche avec Vanessa exploite cette image ouverte, libre de carcans. D’un trait délicat, soutenue par plusieurs plans et angles de vue, des personnages expressifs, l’illustration est constamment en mouvement et assure une narration efficace. L’ajout d’un glossaire autour du thème de l’intimidation brise toutefois le charme de cette scénographie silencieuse à laquelle nous assistions depuis le début.

★★★★
Kerascoët,
La Pastèque,
Montréal, 2018, 32 pages