«Mademoiselle Samedi soir»: deux cœurs sur la Main

La plus que douée Heather O’Neill pose un regard tendre et enveloppant sur une faune bigarrée de laissés-pour-compte, d’enfants poètes et de beaux fous comme seule elle sait en créer.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir La plus que douée Heather O’Neill pose un regard tendre et enveloppant sur une faune bigarrée de laissés-pour-compte, d’enfants poètes et de beaux fous comme seule elle sait en créer.

Montréal, 1994. Nouschka et son frère jumeau Nicolas Tremblay, 19 ans, vivent dans un appartement miteux du boulevard Saint-Laurent avec leur grand-père Loulou. Ce dernier les a élevés presque seul puisque leur mère, mineure au moment de leur donner vie, les a abandonnés et que leur père, Étienne, « chansonnier assez connu » au début des années 1970, ne s’occupait d’eux que lorsqu’il en avait besoin pour mousser sa carrière.

Sans diplôme d’études secondaires, sans boulot, sans argent, couchant à gauche et à droite, les inséparables jumeaux font les 400 coups dans les rues de Montréal alors que se fait sentir l’effervescence du prochain référendum.

Tandis que le frère emprunte la voie criminelle — « ça payait autant que de travailler comme caissier à la boulangerie, mais on pouvait choisir ses heures » —, la sœur, qui se dit écrivaine « même si [elle] n’avai[t] jamais écrit un mot » et désire échapper à sa famille, se met en couple avec Raphaël Lemieux, « patineur artistique has been et schizophrène ».

Porté par la voix de Nouschka, narratrice à l’imaginaire excessif qui transforme l’univers sordide dont elle est prisonnière en un monde sublime, Mademoiselle Samedi soir est un roman familial doublé d’un récit d’apprentissage où la plus que douée Heather O’Neill (La ballade de Baby, La vie rêvée des grille-pain) pose un regard tendre et enveloppant sur une faune bigarrée de laissés-pour-compte, d’enfants poètes et de beaux fous comme seule elle sait en créer.

Alors qu’elle s’attarde à raconter son quotidien sous forme d’anecdotes tour à tour farfelues, effrayantes et pathétiques, Nouschka rêve de s’émanciper, de devenir adulte et d’échapper enfin à l’emprise de son frère adoré : « Le truc, c’est que Nicolas et moi avions peur de nous retrouver l’un sans l’autre. Et, du moment qu’on est dépendant de quelqu’un, on se met naturellement à lui en vouloir. Tout le monde naît avec une espérance, le désir d’être libre. »

Témoins silencieux

Dans le Montréal préréférendaire dépeint ici, lequel n’est pas sans faire écho à celui des années folles et de la Dépression imaginé dans Hôtel Lonely Hearts, le réalisme magique et le merveilleux se disputent joliment l’attention. Fidèle à elle-même, la romancière montréalaise tord avec bonheur les faits historiques et multiplie les détails insolites, tels ces chats par dizaines qui se font les témoins silencieux des petits bonheurs et grands drames du clan Tremblay — « dans un coin, un chat bâillait. On aurait dit un insomniaque en pyjama rayé ».

Subjugué dès l’entrée en scène de son attachante anti-héroïne arpentant Sainte-Catherine dans l’espoir d’un avenir meilleur, le lecteur encaisse les réflexions aussi lucides qu’acidulées de Heather O’Neill sur les paradoxes de la société québécoise, se délecte de ses critiques acerbes sur son obsession de la célébrité. Alors que la romancière abandonne ses personnages face à leur destin, le lecteur ne peut qu’être bouleversé par ce portrait d’une génération sacrifiée d’une beauté désespérée, teinté de fantaisie et mâtiné de cynisme, où l’amour de soi et l’imagination triomphent de tout.

Extrait de «Mademoiselle Samedi soir»

« Je suppose que je devrais vous dire tout de suite qui est notre père. Tous les autres le savent. Au début des années 70, Étienne Tremblay était un chansonnier assez connu. Il avait enregistré deux disques qu’on trouvait partout. À l’époque, il lui arrivait de rentrer d’un spectacle avec un sac en papier plein de sous-vêtements de femmes. En dehors de la province, personne n’avait jamais entendu parler de lui, évidemment. Les Québécois avaient besoin de vedettes. Plus ils en avaient, plus ils pouvaient prétendre posséder une culture distincte et justifier leur désir de se séparer du Canada. »

Mademoiselle Samedi soir

★★★★

Heather O’Neill, traduit de l’anglais par Dominique Fortier, Alto, Montréal, 2019, 482 pages