Jean d’Ormesson, l’heure des comptes

En une quarantaine de livres, Jean d’Ormesson n’a jamais cessé de dire son étonnement d’exister, de deviser devant les beautés et les mystères du monde.
Photo: Frederic Raevens Contact TV Inc. En une quarantaine de livres, Jean d’Ormesson n’a jamais cessé de dire son étonnement d’exister, de deviser devant les beautés et les mystères du monde.

De La douane de mer à Mon dernier rêve sera pour vous, une « biographie sentimentale » de Chateaubriand, en passant par Un jour je m’en irai sans avoir tout dit, sa voix n’a jamais cessé de résonner. En une quarantaine de livres, il n’a jamais cessé de dire son étonnement d’exister, de deviser devant les beautés et les mystères du monde.

Comme il l’avait prédit, « Jean le Bienheureux » n’avait pas tout dit. On le constate avec Sophie des Déserts, longtemps journaliste au Nouvel Observateur avant de travailler à l’édition française du Vanity Fair, à qui il a ouvert ses portes pendant trois ans avant de disparaître. Elle signe, avec Le dernier roi soleil, un « portrait intime » à la fois sans complaisance et bienveillant consacré à l’auteur de l’Histoire du Juif errant.

  
 

Jean Bruno Wladimir François de Paule Lefèvre d’Ormesson naît le 16 juin 1925 à Paris dans le 7e arrondissement. Fils et neveu d’ambassadeurs devenu normalien et agrégé de philosophie, mouton noir d’une famille de l’aristocratie française, il a choisi la littérature plutôt que la diplomatie ou les affaires, avant d’épouser à 37 ans l’une des trois filles du richissime industriel et homme d’affaires Ferdinand Béghin.

En 1971, après cinq romans passés un peu inaperçus, il connaît son premier succès avec La gloire de l’Empire, couronné par le Grand Prix du roman de l’Académie française. Sa verve et sa grande culture en font une formidable bête cathodique — il sera invité à la télévision par Bernard Pivot 26 fois en 28 ans. Il était ce que l’on appelle, dans le monde de l’édition française, un « bon client ».

Entré à l’Académie française en 1973, à 48 ans, dans le fauteuil de Jules Romains, mort l’année précédente, il est parachuté directeur du quotidien de droite Le Figaro, qu’il va diriger de peine et de misère pendant trois ans à partir de 1974 — malgré une expérience en journalisme presque inexistante.

Malléable « gaulliste européen », il a pu être proche de François Mitterrand, soutenir sans réserve Nicolas Sarkozy, jouer du coude pour faire entrer la première femme à l’Académie française, Marguerite Yourcenar, prêcher à la fois pour François Fillon et faire l’éloge d’Emmanuel Macron.

Un parfum d’Ancien Régime

Mêlé à l’amidon de ses chemises, un parfum d’Ancien Régime flottait autour du personnage. De retour d’un court séjour au Rwanda en 1994, il écrira dans Le Figaro : « S’il faut tirer une leçon du Rwanda, c’est que les hommes sont tous coupables et qu’ils sont tous innocents. »

Personnage complexe et séduisant, hédoniste un peu myope, Jean d’Ormesson était habile à louvoyer, capable de ne rien dire sans en avoir l’air.

Comme une sorte de grand courtisan, l’homme semblait ne se sacrifier qu’à un seul principe : briller, tirer des ficelles et jouir de tout ce que la vie pouvait lui offrir.

Vivre est une occupation de tous les instants. Une expérience du plus vif intérêt. Une aventure unique. Le plus réussi des romans.

Entre sa maison de Neuilly, riche ville en banlieue de Paris, les déjeuners en ville, les jeux de coulisses, son poste à l’UNESCO, les parades de séduction, le ski dans les Alpes, les bains de soleil et les étés en Corse, les virées avec son ami Gianni Agnelli — le grand patron de Fiat —, son besoin de séduction compulsive semble avoir été plus fort que tout : « L’amour a été la grande affaire de mon existence », avoue-t-il à Sophie des Déserts, avant d’ajouter : « Peut-être même la seule. »

Bien qu’il fut réputé volage et papillonnant, il n’a jamais vraiment déserté le domicile conjugal, raconte sa biographe. Sa relation avec Malcy Ozannat, devenue son éditrice attitrée depuis leur rencontre en 1974, était un secret de Polichinelle.

Se raconter sans rien dire

Que l’on apprécie ou non l’écrivain, l’un des rares auteurs à être entrés de leur vivant dans la prestigieuse Bibliothèque de la Pléiade chez Gallimard (avec Gide, Malraux, Sarraute et Kundera, entre autres), Le dernier roi soleil, en plus d’être remarquablement bien écrit, est aussi un fascinant portrait de classe et d’époque.

Pour la plupart, ses derniers livres n’étaient souvent qu’une enfilade de lieux communs, d’interrogations existentielles aussi légères que consensuelles. Personnage onctueux à « l’égoïsme solaire », il maîtrisait comme personne l’art presque perdu de la conversation, brillant pour « se raconter sans rien dire » ; depuis longtemps, son œuvre donnait l’impression d’être le prolongement de sa propre respiration.

Un hosanna sans fin n’y fait pas exception. Sorte de « livre-testament », c’est un petit ouvrage auquel il travaillait encore avant d’être foudroyé d’une crise cardiaque et de mourir entre les bras de son fidèle majordome Olivier en décembre 2017, à l’âge de 92 ans. « Vivre est une occupation de tous les instants, écrit-il. Une expérience du plus vif intérêt. Une aventure unique. Le plus réussi des romans. »

Plus loin : « Comme c’est curieux ! Les croyants se font tuer pour ce qu’ils croient plus volontiers que les savants pour ce qu’ils savent. »

« J’écris comme je pisse », avoue Jean d’Ormesson à Sophie des Déserts au cours de l’une de leurs conversations. Faux modeste ou vrai lucide ? On ne le saura jamais vraiment, l’écrivain a emporté avec lui son secret.

Le dernier roi soleil // Un hosanna sans fin

Sophie des Déserts, Fayard / Grasset, Paris, 2018, 288 pages ★★★★ // Jean d’Ormesson, Éditions Héloïse d’Ormesson, Paris, 2018, 144 pages ★★

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