«Ton absence m’appartient»: dans le train de Rose-Aimée

Dans son premier livre, Rose-Aimée Automne T. Morin s’interroge sur ce qui rend les gens résilients.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Dans son premier livre, Rose-Aimée Automne T. Morin s’interroge sur ce qui rend les gens résilients.

Ce qui ne me tue pas me rend plus fort, a un jour écrit Nietzsche, ne se doutant fort probablement pas que les chantres de la psycho-pop en feraient leurs choux gras et Kanye West, une ritournelle. Offrez une machine à remonter le temps à Rose-Aimée Automne T. Morin, animatrice et chroniqueuse ne reculant jamais devant un débat, et elle se rendra avec joie contredire en personne le vieux Friedrich.

«Je ne pense pas que la souffrance rend forcément plus fort, je ne pense pas que la souffrance soit nécessaire à la construction de qui que ce soit, je pense même que chaque deuil part avec une petite partie de soi. Mais ce qui est intéressant, c’est qu’après, on peut la remplir comme on veut, d’une manière qui nous ressemble, cette faille-là que le deuil crée. »

Voilà tout le projet de Ton absence m’appartient, premier livre signé par l’ancienne rédactrice en chef d’Urbania (petit empire auquel elle est toujours associée) : raconter les deuils divers de six personnes et les trésors d’inventivité, d’opiniâtreté ou de courage qu’elles auront dû trouver quelque part en elles, ou dans la chaleur des bras de l’autre, afin que leur identité ne s’engouffre pas tout entière dans cette faille.

 
«Ton absence m’appartient», Rose-Aimée Automne T. Morin, Stanké, 2019

Encore un livre sur la résilience ? Pas vraiment, non. De quoi s’agit-il alors ? D’un récit intime paradoxalement tourné vers l’extérieur ? D’une sorte de relecture du concept de l’émission de Josélito Michaud On prend toujours un train pour la vie préférant aux réponses proverbialement inspirantes les questions auxquelles fournir une réponse définitive équivaudrait à mentir ? La principale intéressée s’esclaffe. Disons, poliment, que son choo choo à elle vise moins volontairement — et moins agressivement — la glande lacrymale que celui de l’ex-imprésario.

Bien qu’elle n’emploie pas le mot une seule fois dans son livre, Rose-Aimée l’a pourtant été, résiliente. Point de départ de son enquête : alors qu’elle n’a que 16 ans, son père, le comédien Michel Morin, meurt d’un cancer. Il avait déployé, pendant le sursis de 14 ans précédant son départ, toutes les énergies, même les plus folles, afin de préparer sa fille au monde, et de la façonner selon sa propre vision du monde, certes gourmande et généreuse, mais rarement responsable. Euphémisme : le monsieur n’était pas un spécialiste de l’enracinement.

Thimalay, enfant des camps des réfugiés, l’est forcément, elle aussi, résiliente. Beaucoup. Même chose pour Annie, réduite à l’esclavage dans une famille d’accueil. Les sujets de Ton absence m’appartient le sont tous, résilients, dans la mesure où la mort, ou son spectre, s’est invitée trop tôt dans leur vie, chassant du même coup la possibilité d’un éventuel retour à l’insouciance.

« On pense que la résilience, c’est utiliser ce qu’on a vécu d’horrible pour le transformer en or. Alors que pour ceux et celles que j’ai rencontrés, la résilience, c’est simplement d’avoir vécu une tragédie et puis, un jour, d’avoir arrêté de la vivre », explique l’auteure au sujet de ce mystérieux moment où l’avant devient l’après.

« Je ne veux surtout pas dire que c’était leur décision, que le bonheur est un choix. Je me demande bien plus : qu’est-ce qui fait qu’une personne est résiliente ? Est-ce qu’il y a des cerveaux plus enclins à s’en sortir que d’autres ? Parce que, très franchement, je ne pense pas qu’on a tous l’aptitude de se sortir de n’importe quelle situation. »

Le toucher salvateur

Pendant le tournage de la série documentaire Urbania, Rose-Aimée Automne T. Morin s’entretient un jour avec un vétéran de l’armée canadienne, forcé à vivre dans la rue. « Spontanément, je me suis mis à le flatter pendant qu’il me racontait son histoire, et j’ai vu tout de suite dans la face du réalisateur que le rôle de l’animatrice n’est pas de flatter la personne devant elle », dit-elle en rigolant en se rappelant sa bévue qui n’en est pas une.

Toucher les gens : elle en aura eu tout le loisir en recueillant les témoignages de son livre, un éloge de l’étreinte sous toutes ses formes comme seul réel remède au deuil.

« Quand j’ai un ami qui perd un proche, je lui dis toujours la même chose : “Ça va avoir l’air niaiseux, mais c’est correct que t’aies vraiment envie de fourrer.” Et mes amis sont tout le temps soulagés : “Mais mon Dieu, comment tu le sais ?” Si on parlait vraiment de deuil, si c’était moins un tabou, on le saurait que, pour se sentir vivant, quand notre cerveau ne veut plus fonctionner, c’est un précieux recours, fourrer. C’est une pulsion du corps, c’est correct. Tu ne devrais pas te sentir mal de te sentir étrangement horny. » Le père, en lisant ceci, serait sans doute fier de sa fille.

Ton absence m'appartient
Rose-Aimée Automne T. Morin
Stanké
Montréal, 2019, 144 pages