«Chansons transparentes»: la poésie n’a pas à être triste

Manuel Mineau et Jonas Fortier sont allés prendre des photos au sixième étage de l’immeuble où loge «Le Devoir», une vaste pièce bétonnée qui semble avoir été spécialement conçue pour tirer le portrait à des poètes. Puis ils ont tenté d’expliquer pourquoi ils aiment autant brouiller les pistes en se dissimulant sous les masques de pseudonymes.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Manuel Mineau et Jonas Fortier sont allés prendre des photos au sixième étage de l’immeuble où loge «Le Devoir», une vaste pièce bétonnée qui semble avoir été spécialement conçue pour tirer le portrait à des poètes. Puis ils ont tenté d’expliquer pourquoi ils aiment autant brouiller les pistes en se dissimulant sous les masques de pseudonymes.

Il s’appelle Jacques-Brigitte Custo. Il s’appelle Brigitte Jacusto. Il s’appelle Joni Jacusto. Il s’appelle Jonas Fortier. Il aime (visiblement) beaucoup les pseudonymes, il a 26 ans et a déjà signé (ou cosigné) sept livres, imprimés à la mitaine, sous un ou l’autre de ces alias.

Il existe des librairies à Montréal dont les libraires vous forceront avec autant d’ardeur qu’un vendeur de chaussures qui a bu trop de boissons énergisantes à acheter les recueils trop confidentiellement tirés de l’homme à la clé dans l’oreille. Jonas Fortier semble avoir parfaitement compris comment souffler dans les voiles de son mythe, en ayant l’air de se la couler douce sur la proue. Que sa poésie soit enfin disponible au plus grand nombre grâce à L’Oie de Cravan, chez qui il lance Chansons transparentes, son premier livre sous son vrai nom, est digne d’une fête.

Il fallait se douter que ça ne se passerait pas comme prévu. Plan initial : réunir Jonas Fortier, Manuel Mineau (alias Aura Fallu) et Toino Dumas (alias Antoine Dumas) afin de jaser de la coopérative d’édition En jachère (autour de laquelle ils ont tous gravité), de la grève étudiante de 2012 et de cet ingrédient principal de leur poésie respective qu’est le désir de transformer la vie ou, du moins, de se risquer à ce que les mots disent sans rougir tout le vaillant espoir qu’ils fondent en elle.

À peine rentrée du Vermont, où elle étudie désormais l’herboristerie, Toino Dumas (Au monde inventaire, animalumière) se décommandera à quelques heures de l’entrevue. Il se serait agi de qui que ce soit d’autre que nous aurions fait une scène, mais se mettre en colère contre une poète, c’est bien connu, est un des premiers signes de démence précoce.

Les gars sont allés prendre des photos au sixième étage de l’immeuble où loge Le Devoir, une vaste pièce bétonnée qui semble avoir été spécialement conçue pour tirer le portrait à des poètes. Ils sont revenus s’asseoir et ont bien voulu tenter d’expliquer pourquoi ils aimaient autant brouiller les pistes en se dissimulant sous les masques d’autant de pseudonymes.

Fortier : « Je pense que c’est le fun de jouer avec son identité. Il y a de la poésie dans le livre et, dans la vraie vie, il y a tout un roman qui se crée autour de ta poésie. Tu racontes une histoire de plus avec tous ces noms-là. » Il faut impérativement jeter un œil sur YouTube aux bandes annonces loufoco-surréalistes que Jonas Fortier a tournées pour deux de ses précédentes parutions et dans lesquelles il devient un… océanographe (alors qu’il n’a pas du tout l’air d’un océanographe).

Mineau : « C’est aussi que ces livres-là, on les faisait d’abord pour les amis, pour la vie autour de nous. Et puis, je pense que c’est en multipliant les mythes autour d’une personne que ce mythe devient irrécupérable. Les pseudos, ça te rappelle aussi que tu fais ça d’abord pour avoir du fun. » Il racontera plus tard que Noyade, le recueil qu’il lançait en 2016 chez L’Oie de Cravan sous le nom Aura Fallu, a presque été publié contre son gré. C’est une amie, à qui il avait offert des poèmes pour son anniversaire, qui les constitua en manuscrit et les soumit à l’éditeur.

Il était une fois la Jachère

Si Manuel Mineau parle au « on » en désignant certains des livres pourtant signés par son ami Jonas Fortier, c’est parce que plusieurs d’entre eux sont parus à l’enseigne de la défunte Coopérative d’édition En jachère. Fondée en 2011 par une partie de la cohorte d’étudiants en création littéraire du Cégep du Vieux-Montréal dont faisait partie Jonas Fortier, elle rameutera dans son orbite plusieurs amis de la poésie, dont Toino Dumas et Manuel Mineau, pour le plaisir de fabriquer des livres eux-mêmes et de gagner leur autonomie.

Les membres de la coopérative traîneront dès 2013 à La Passe, ce lieu de rassemblement et d’échanges animé (entre autres) par Manuel Mineau, jadis sis dans la Médiathèque littéraire Gaëtan Dostie, au cœur de ce bâtiment patrimonial de la rue de la Montagne dont ils ont été évincés en 2016. Ils se font alors la main à l’édition artisanale grâce aux équipements du Musée de l’imprimerie du Québec, entreposés sur place. Bien que La Passe n’existe plus, Manuel Mineau travaille toujours à mettre au monde des livres ; le précédent recueil de Jonas Fortier, La mer n’est pas l’eau, est d’ailleurs paru chez AURA, la petite maison de Manu.

Écrivons-le sans modération : il y avait longtemps que d’aussi beaux livres n’avaient pas été publiés au Québec de façon à ce point confidentielle. Réjouissons-nous que la poésie de Jonas Fortier puisse enfin trouver plus de lumière grâce à une maison (petite, mais dont les titres sont bien distribués) comme L’Oie de Cravan.

Même si je ne crois pas particulièrement en Dieu, chaque fois que je lis saint Augustin ou Thérèse d’Avila, je suis toujours ému par la façon dont ils expriment leur amour pour la vie, qui chez eux se figure par Dieu. Il y a quelque chose dans leur tête qui leur permet de voir souvent des choses nouvelles.

Il y a de la révolte dans les poèmes de Jonas Fortier, mais jamais assez de colère pour qu’il laisse la laideur entamer sa joie d’être là et de respirer à pleins poumons. Ses poèmes racontent l’incessant apprentissage de l’émerveillement, nourri par le kaléidoscope des mots finement choisis qu’il place entre ses yeux grands ouverts et ce monde à réenchanter. Son intransigeance allègre est à la fois celle du funambule et celle du yogi, qui ne peuvent tous deux se permettre de ne pas être complètement éveillés. Jonas Fortier nous apprend à désirer.

Voir une chose nouvelle

Apprendre à désirer, c’est d’ailleurs le titre du poème de la page 41 de Chansons transparentes : « tout le respect qu’on lui porte / nous apprend que la vie se compose d’échos / sur une île entourée de mouvements / je m’étends sur la terre ou peut-être sur l’eau / en buvant rapidement la nuit passe au bord du feu / puis je m’engage dans le matin / et nage ».

S’étonnera-t-on que Jonas Fortier voue une admiration particulière aux poètes mystiques ? Oui, quand même un peu, parce qu’il a après tout seulement 26 ans, mais pas tant que ça non plus. « Même si je ne crois pas particulièrement en Dieu, chaque fois que je lis saint Augustin ou Thérèse d’Avila, je suis toujours ému par la façon dont ils expriment leur amour pour la vie, qui chez eux se figure par Dieu. Il y a quelque chose dans leur tête qui leur permet de voir souvent des choses nouvelles. Et quand un poème me surprend, me déroute, me fait voir une chose nouvelle, il y a des chances que je trouve ça bon. »

« T’es pas obligé d’être triste pour écrire de la poésie ! lance Mineau. C’est ce qui m’a enlevé le goût d’aller dans les micros ouverts. Après un bout, c’est toujours la même souffrance. »

Fortier : « Ça me rappelle Renato, un de nos amis qui est toujours d’une grande éloquence. Il m’avait dit après une lecture dans le parking de La Passe : “Tu as su saisir le rythme de notre joie.” »

Le printemps qui se poursuit

Nous voulions leur parler de la grève étudiante de 2012, parce que le communiqué de presse qui accompagne Chansons transparentes évoque ces événements lors desquels ils ont milité ensemble. Eux n’en avaient pas tellement envie. « D’un point de vue personnel, c’est clair qu’on a tous vécu des choses incroyables qui nous ont changés, observe Jonas Fortier. Mais la grève était à peine terminée qu’elle était déjà devenue un événement historique, elle faisait partie de l’histoire, comme s’il fallait tout de suite la rendre inoffensive, alors que les gens qui ont fait la grève sont encore là. Ils sont beaucoup présentement dans les mouvements de solidarité à la résistance autochtone. J’aime mieux parler des communautés, des amitiés qui perdurent, des gens qui sont encore là, que de toujours parler au passé de la grève de 2012. »

Le bâtiment dont a été évincé la Médiathèque se trouvait sur la rue de la Montagne, et non sur la rue Saint-Dominique, comme l'affirmait une version précédente de cet article. Nos excuses.

Chansons transparentes

Jonas Fortier, L’Oie de Cravan, Montréal, 2019, 76 pages