«Vos voix ne nous atteindront plus»: l’art de la fugue

Julien Guy-Béland signe ici un premier roman qui ressemble à un exercice de mixologie hors norme.
Photo: Sandra Lachance Julien Guy-Béland signe ici un premier roman qui ressemble à un exercice de mixologie hors norme.

Sans emploi depuis six mois, petite rousse un peu paumée avec une allure de « tortue trop maigre » qui fait tourner les têtes, façon pendant féminin de l’acteur Steve Buscemi, avec son bac en littérature qui ne lui sert à rien, Jeandeleine semble faire du surplace.

Il y a quelques années, la jeune femme s’est fait « voler » son prénom « ridiculement unique » par la SQ, qui l’a attribué à une jeune et célèbre hackeuse dont elle souhaitait préserver l’anonymat — dans le cadre d’une opération pour hameçonner des cyberpédophiles.

Racontant sa propre histoire à la 1re personne du pluriel, à coups de « on » et de « nous », la narratrice de Vos voix ne nous atteindront plus, le roman de Julien Guy-Béland, va rapidement voir son quotidien perturbé.

Elle aperçoit un homme déguisé en cheval. Elle reçoit des appels répétés de la Californie. Avant de découvrir le beagle aveugle d’une voisine crucifié à l’envers sur un mur de son appartement.

Même Quelqu’un, son chum de Saint-Bruno-de-Montarville, est victime du même châtiment. On semble la prendre pour cible d’une vengeance particulièrement aveugle.

En panique, « loque damnée », terrifiée à l’idée qu’on l’accuse de meurtre, elle accepte le billet d’avion que lui achète un homme qui, en la prenant pour son homonyme hackeuse, souhaite la faire venir à Los Angeles pour lui confier une mission. Vous suivez ?

À Los Angeles, une fois les présentations faites et le malentendu approfondi, la cavale de la protagoniste se poursuit à pied et en Uber, dans des ruelles ou des soirées. Mais les choses se compliquent un peu plus, comme si c’était possible. Citant peut-être Kerouac en le corrigeant, elle philosophe : « Parfois, la vie est dommage. »

Et dans pareil cas, il ne reste qu’une chose à faire : « crissement prendre le maquis encore plus ». Se faire oublier. « On pense Mexique. On pense : se payer un petit char cash, le conduire à Las Cruces question de fourrer tout potentiel suiveux, le brûler dans un parking isolé, pis traverser la frontière à pied à l’ouest d’El Paso, quitte à se faire gunner. » Mais la réalité qu’elle tente de fuir va finir par la rattraper.

Né en 1989, Julien Guy-Béland signe ici un premier roman qui ressemble à un exercice de mixologie hors norme qui le situe quelque part entre les rêveries glauques et labyrinthiques d’un William S. Burroughs et l’univers de David Lynch, à coups de logique narrative tordue et d’étranges apparitions.

Jazzé de franglais de banlieue et de références culturelles qui l’enferment un peu dans son époque instantanée, Vos voix ne nous atteindront plus est un roman noir 2.0 à l’atmosphère gluante et pauvre en oxygène.

Une sorte de cauchemar éveillé qui déboule à fond de train, qui séduit davantage par la forme que par le fond — plutôt mince — et qui s’éteint doucement « entre le béton râpeux de Mulholland Drive pis les creux de ciels noirs qui séparent les étoiles ».

Extrait de «Vos voix ne nous atteindront plus»

« Une chance qu’on a rasé nos cheveux, une chance qu’on porte nos lunettes-chats de soleil. Il pourrait difficilement y avoir plus de caméras ici. On a pas checké les nouvelles depuis un bout, d’ailleurs. Le cadavre du Quelqu’un a-t-il été retrouvé ? Les gros rats ont-ils fait peur à un voisin du Quelqu’un ? Sommes-nous présentement l’ennemie publique numéro un ? Who knows ? Who cares ? Bryan, lui, checke pas les nouvelles. Son ignorance est notre salut. »

 

Vos voix ne nous atteindront plus

★★★

Julien Guy-Béland, Héliotrope, Montréal, 2019, 198 pages