«La terre»: l’âme de Sylvie Drapeau

La comédienne Sylvie Drapeau s’immerge cette fois dans sa propre tourmente et raconte l’épuisement foudroyant l’ayant terrassée et empêchée de monter sur les planches durant plusieurs mois.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir La comédienne Sylvie Drapeau s’immerge cette fois dans sa propre tourmente et raconte l’épuisement foudroyant l’ayant terrassée et empêchée de monter sur les planches durant plusieurs mois.

Avec La terre, Sylvie Drapeau pose la pièce finale de sa tétralogie, première aventure littéraire amorcée en 2015 où elle remonte le fil de ses blessures et de ses deuils, évoquant la résilience et la puissance fragile des liens d’une famille mise devant l’adversité.

Après avoir évoqué la noyade de son frère aîné, le décès de sa mère et la chute tragique de son benjamin dans le gouffre de la maladie mentale, la comédienne s’immerge cette fois dans sa propre tourmente, et raconte avec une transparence et une vulnérabilité dignes de son incomparable présence sur scène l’épuisement foudroyant l’ayant terrassée et empêchée de monter sur les planches durant plusieurs mois.

 

La voix vibrante, la douceur et la luminosité qui émanaient des trois œuvres précédentes, Le fleuve, Le ciel et L’enfer, se rencontrent de nouveau dans ce chapitre final, ainsi que la plume lucide et intime qui chuchote la douleur et l’espoir sur le ton de la confidence.

Encore une fois, c’est en mettant à nu la part la plus intime d’elle-même que l’écrivaine parvient à incarner une certaine universalité et une humanité magnifiée par un style dépouillé et authentique.

La meute — sobriquet affectueux dont l’auteure affuble ses frères et sœurs — est de nouveau secouée par la tragédie. Alors que la narratrice s’effondre dans l’accablement, sa grande sœur Suzanne est terrassée par un feu d’artifice de vaisseaux sanguins qui plongent son cerveau dans l’inanité. Pendant que la seconde se meurt, la première reprend goût à la vie, comme si la force de l’une s’écoulait désormais dans les veines de l’autre.

Malgré le voile de brume et de chagrin et le long processus de deuil qui habitent le roman, les éclaircies, ces parcelles de lumière qui reflètent la sublimité de l’espoir, sont d’une force imposante et surprenante.

L’impression d’inachèvement laissée par cette trop brève lecture s’estompe graduellement pour laisser place à la douce étreinte des mots.

Extrait de «La terre»

« Il a cru à toutes les tragédies, mon corps. Les vraies et les fictives! Un malentendu entre lui et moi. La tragédie des personnages se superpose à celles de la vie ordinaire, qui n’a rien d’ordinaire, si tu veux mon avis. Choisir d’être actrice, c’était choisir d’entrer dans la lumière, pourtant. Le tragique me traverse, comme le fleuve traverse la terre qui nous a vues naître. […] L’acteur doit descendre au fond du gouffre et revenir avec une part d’obscurité pour lui faire rencontrer la lumière. Je suis une arracheuse d’ombre, mais je dois apprendre à calmer les ardeurs de la vaillante, car on ne peut faire ce travail sans retourner dans ses propres ténèbres. Enfin, je n’ai jamais su faire autrement. »

La terre

★★★

Sylvie Drapeau, Leméac, Montréal, 2019, 104 pages