Il y a 30 ans, l’Iran lançait une fatwa de mort contre l’écrivain Salman Rushdie

Le romancier Salman Rushdie a pu oser participer à l’ultime saison de la populaire série comique «Curb Your Enthusiasm» de Larry David.
Photo: Joël Saget Agence France-Presse Le romancier Salman Rushdie a pu oser participer à l’ultime saison de la populaire série comique «Curb Your Enthusiasm» de Larry David.

C’est bien connu, le temps fait toute la différence entre un drame et une comédie. Alors, à l’approche du 30e anniversaire de la fatwa (condamnation réclamant son exécution) lancée contre lui par le régime des ayatollahs iranien, le 14 février 1989, le romancier Salman Rushdie a pu oser participer à la dernière et ultime saison (la neuvième) de la populaire série comique Curb Your Enthusiasm (HBO) de Larry David.

Rushdie y joue son propre rôle, comme le veut le modèle narratif de cette fiction autoréférentielle. Le romancier y est appelé en renfort psychologique par Larry David, frappé lui aussi par une fatwa, dans son cas parce qu’il a écrit une opérette comique inspirée de la vie de Rushdie intitulée Fatwa ! The Musical.

Les deux créateurs finissent par se rencontrer au troisième épisode. Salman Rushdie (que David veut appeler Salmon) explique qu’il a mis des années à comprendre que la fatwa, bien qu’« épeurante et abasourdissante », apporte en même temps l’avantage de l’attrait de la dangerosité. « Vous êtes un homme dangereux, dit-il. Il y a des femmes très belles qui sont attirées par cette condition. Ce n’est pas tant la fatwa que la menace qui vous enveloppe qui devient attirante. »

Peut-être, mais la sentence et la menace de mort persistent toujours, réplique David. « Yes, but fuit ! » répond l’auteur, qui entraîne son nouveau protégé dans un resto chic pour démontrer sa théorie de l’attraction dangereuse menant au « fatwa sex ».

Bon. Ce n’est toujours que de l’humour potache. On peut tout de même apprécier la formidable capacité d’autodérision de cet écrivain surdoué vivant sous une incessante menace de mort depuis près de 11 000 jours, soit quelque 263 000 heures. L’Iran maintient sa menace et la prime au meurtre de l’apostat serait maintenant d’environ 5 millions de dollars. Le nom de Salman Rushdie figurait aussi sur une liste de personnalités à abattre de l’organisation terroriste islamiste al-Qaïda diffusée au début de la décennie.

Blasphèmes et censures

« J’ai été extrêmement choqué à l’époque par la condamnation iranienne de Salman Rushdie, que je connaissais comme auteur », dit le professeur de droit Julius Grey, avocat bien connu pour sa défense de la liberté d’expression mais aussi grand lecteur qui chronique régulièrement à l’émission littéraire Plus on est de fous, plus on lit ! (Radio-Canada Première). « Depuis, j’ai vu que ça se passe souvent puisque bien d’autres œuvres ont été attaquées. »

À preuve, l’infâme tableau de chasse d’al-Qaïda comprenait aussi les noms du caricaturiste Lars Vilks et de trois autres employés du journal danois Jyllands-Posten qui avait déclenché un autre choc fondamental après avoir publié en septembre 2005 des dessins de Mahomet.

Stéphane Charbonnier (le dessinateur Charb) avait ensuite été ajouté à la liste létale. Il est décédé dans l’attaque contre Charlie Hebdo en même temps que 11 autres collaborateurs, le 7 janvier 2015. Le cinéaste néerlandais Theo van Gogh a été assassiné en 2004 parce qu’il venait de tourner un documentaire avec des musulmanes se libérant des diktats misogynes d’un certain islam.

Me Grey connaît ces cas, mais en cite d’autres pour bien faire comprendre que, selon lui, le problème de la censure s’est généralisé dans nos sociétés. « Beaucoup de féministes diraient que D. H. Lawrence n’a plus sa place. Est-ce que Gone with the Wind est encore acceptable ? Nous vivons dans une société qui n’est plus vraiment dévouée à la liberté. Il y a peut-être une idéologie d’égalité, mais cette idéologie s’exprime surtout à travers les lobbys qui peuvent attaquer les œuvres littéraires, les articles de presse, quiconque émet une opinion. Au point où les gens n’osent plus se prononcer contre certaines positions. »

Julius Grey enchaîne autour de l’idée du blasphème et de l’offense. « Une des idées fortes de l’époque est qu’on n’a pas le droit d’offenser quelqu’un. C’est faux. La liberté de parole inclut le droit pour l’un de dire des choses choquantes pour l’autre. Il n’y a pas d’obligation de dire que votre religion est belle, que vos opinions politiques sont bonnes, que votre culture est magnifique. Au contraire, on a le droit d’attaquer et de critiquer toutes ces réalités. J’aimerais tellement que l’on cesse d’utiliser le terme “inapproprié”. C’est la pire expression. On peut maintenant détruire la carrière de quelqu’un pour un mot jugé inapproprié. »

Cet impératif catégorique fait de la censure — qui s’attaque tant aux chefs-d’œuvre (comme Madame Bovary) qu’aux créations médiocres (comme une blague de mauvais goût) — l’ennemi à abattre dans une société radicalement ouverte.

« On ne doit pas juger de la qualité devant les tribunaux, dit l’avocat. Dans nos sociétés, le danger de censure ne vient plus de l’État, même si l’État ne défend pas suffisamment les gens congédiés pour leurs propos. Le danger vient de la rectitude politique qui impose le silence sur certains sujets. Les gens ont maintenant beaucoup plus peur d’être considérés comme ridicules que d’être punis. »

Fatwa, c’est quoi?

Fondamentalement, une fatwa est une règle ou une interprétation d’une loi islamique formulée par un mufti, autorité savante en la matière, à la suite d’une demande d’éclaircissement d’un individu ou d’un tribunal. L’exégèse cherche le plus souvent à adapter la jurisprudence à un nouveau problème, par exemple pour décider si le clonage est acceptable pour un musulman.

The Islamic Supreme Council of America cite ce cas. Un parallèle est aussi établi avec les décisions d’une cour supérieure d’un système juridique. La pratique permet de consulter plus d’un mufti, l’important étant de se conformer à une des décisions rendues. La fatwa devient une sorte de « permission de » ou une « interdiction de ».

La fatwa de mort contre l’écrivain Salman Rushdie a été prononcée le 14 février 1989 par l’ayatollah Ruhollah Khomeini, guide suprême de la République islamique d’Iran. Son roman Les Versets sataniques, publié en anglais fin septembre 1988 est une œuvre touffue et complexe. Il y est même question de l’attentat du vol 182 Montréal-Bombay d’Air India de 1985. Le titre réfère à un épisode où satan dicte au prophète Mahomet des versets autorisant le polythéisme.

La fiction est immédiatement perçue comme une attaque littéraire contre l’islam. Une vingtaine de pays l’interdit. Les manifestations anti-Rushdie commencent dès décembre en Angleterre puis s’étendent dans le monde musulman.

La fatwa lancée à la radio condamne à mort le romancier et de ses éditeurs. « J’appelle tous les vaillants musulmans où qu’ils se trouvent dans le monde à les tuer tous sans délais, afin que personne n’ose insulter les croyances sacrées de l’islam », clame le leader politicoreligieux iranien. L’ayatollah Khomeini n’a fourni aucune exégèse de la loi islamique pour justifier son jugement.