«Bacchantes»: l’euphorie de l’illégalité

Céline Minard crée un espace littéraire unique où les multiples points de vue s’échangent sans crier gare.
Photo: Joël Saget Agence France-Presse Céline Minard crée un espace littéraire unique où les multiples points de vue s’échangent sans crier gare.

« Personne ne bouge » : l’incipit de Bacchantes, dernier roman de Céline Minard, donne le ton. Après s’être frottée au western (Faillir être flingué), à la fresque médiévale (Bastard Battle), à la science-fiction (Le dernier monde) et à l’aventure de survie (Le grand jeu), l’écrivaine française revisite, triture et pastiche cette fois les codes du film de braquage.

Avec l’irrévérence, l’imprévisibilité et la cadence à la fois mesurée et explosive d’un Tarantino, Minard esquisse une galerie de personnages burlesques et subversifs dont l’univers déjanté, insaisissable et cynique laisse présager des intrigues et des menaces denses et surprenantes.

Alors qu’un typhon menace la baie de Hong Kong, trois braqueuses à l’allure excentrique s’introduisent par effraction dans la cave à vin la plus sécurisée du monde. Installés dans d’anciens bunkers de l’armée britannique, les grands crus d’une valeur de 350 millions de dollars confiés aux bons soins d’Ethan Coetzer, ancien diplomate sud-africain, pourraient partir en fumée.

Trois questions énigmatiques

Dans ce huis clos débridé mené par l’urgence, la brigade policière de Jackie Tran assiste, impuissante, aux jeux impitoyables et énigmatiques des trois bacchantes enivrées par l’euphorie de leur numéro : la « Clown », l’acrobate au nez rouge, la « Brune », la séductrice, et la « Bombe », redoutable artificière, se délectent des bouteilles les plus divines et improvisent un salon de quilles, lançant la destruction des précieux trésors viticoles.

Mené par une construction contemporaine de l’hexamètre de Quintilien, le récit écarte l’analyse psychologique et le féminisme que pourrait laisser supposer son titre au profit de l’action et de la recherche de motifs, offrant plus d’illusions et de spéculations que de réponses aux trois questions empiriques sur lesquelles repose l’intrigue.

« Pour la brigade d’intervention, la plus importante est “comment”. Pour Jackie et le négociateur, c’est “qui”. Pour Ethan Coetzer, c’est “pourquoi”. Mais pour tous, elles sont intimement et différemment liées. Chacun pense à part soi qu’une seule réponse suffirait à résoudre la situation, mais aucun d’entre eux n’a le début d’une piste. »

Minard crée un espace littéraire unique où les multiples points de vue s’échangent sans crier gare, abandonnant souvent le lecteur pantois et confus dans ce suspense performatif qui ne fournit jamais de réponses. À l’image du spectacle circassien que concoctent les trois forcenées au coeur du récit, l’auteure jongle avec les références et les mises en abymes, d’Homère à Euripide, en passant par Reservoir Dog.

Or, le caractère imagé, éruptif et éminemment cinématographique de ce roman d’à peine cent pages offre un résultat expéditif et performatif qui se lit aussi vivement qu’il s’oublie, dont on retiendra surtout la rigueur et les acrobaties stylistiques.

Bacchantes

★★

Céline Minard, Rivages, Paris, 2019, 106 pages