La littérature afro-québécoise par-delà Dany Laferrière

Dany Laferrière est le seul auteur noir à s’être vu remettre le Prix des libraires du Québec.
Photo: Tiffet Dany Laferrière est le seul auteur noir à s’être vu remettre le Prix des libraires du Québec.

Du racisme dans la société québécoise ? Jan J. Dominique pense qu’il y en a. Et qu’il faudrait en parler davantage. Mais de là à conclure que c’est à cause de ce racisme que peu d’écrivains noirs parviennent à s’imposer dans l’espace médiatico-culturel… « Je ne crois pas que ce soit la vraie raison », lance la journaliste et romancière. « Prenez un écrivain comme Dany Laferrière, qui est sur toutes les plateformes » et avec qui nul autre que le premier ministre François Legault s’attablait récemment aux Deux Magots.

Comment alors expliquer que l’Académicien demeure le seul écrivain noir québécois abonné aux micros des journalistes ? « Le grand patron d’une radio m’a déjà dit : “Les médias ne sont pas racistes, ils sont paresseux” », se souvient l’auteure de Mémoire d’une amnésique et de L’écho de leurs voix (Éditions du Remue-ménage), aux yeux de qui, indéniablement, la littérature afro-québécoise manque de tribunes et de visibilité. « Je pense qu’il y a une espèce de paresse, de facilité : quand on a besoin d’un intervenant noir, on appelle Dany, comme on appelait Émile Olivier à une certaine époque. Il y a un nom, un seul nom qui émerge, et on ne prend pas la peine d’aller chercher plus loin. »

« On ne rencontre que très peu de Noirs dans les institutions littéraires au Québec », regrette pour sa part le fondateur de Mémoire d’encrier et membre de l’Académie des lettres du Québec, Rodney Saint-Éloi. Une représentation lacunaire qui ne serait pas étrangère à ce qu’en quinze ans, sa maison d’édition n’ait récolté aucun prix littéraire québécois majeur, dit-il.

Aucun écrivain noir n’a d’ailleurs jamais remporté le Prix du Gouverneur général, du côté français, dans les catégories romans et nouvelles, ou poésie. Dany Laferrière est le seul auteur noir à s’être vu remettre le Prix des libraires du Québec (en 2010, pour L’énigme du retour), alors que Marie-Célie Agnant devenait la première auteure noire à décrocher le prix Alain-Grandbois, en 2017, pour Femmes des terres brûlées (Pleine lune). « Mais il n’y a pas qu’un Noir ou une Noire exceptionnels, il y a toute une masse critique d’auteurs africains, caribéens, antillais qui produisent une littérature de qualité », tempête Rodney Saint-Éloi, pour qui les bibliothèques publiques et scolaires, ainsi que les professeurs de littérature au collégial, ont le devoir d’éclairer de leurs influentes lumières ces imaginaires méconnus.

« La littérature québécoise ne sera grande que lorsqu’elle verra que c’est l’altérité qui la fait avancer. Elle ne sera grande que lorsque dans les salons du livre je sentirai qu’on m’invite non pas pour remplir des quotas de subventions, mais parce qu’il y a une véritable réflexion sur la condition noire. C’est la littérature qui permet, et qui permettra, aux Québécois de constater que l’autre n’est pas un étranger. »

La violence des identités

Littératures noires ? Littératures afro-descendantes ? Littérature afro-québécoise ? Joël Des Rosiers, lui, préfère parler de littérature, point. Il faudrait, selon l’écrivain et psychiatre, « surmonter la violence des identités par un effort de constituer nos patries intimes, sans nier les liens qui nous nouent au passé et à la magie des traditions ».

« Je me félicite de votre initiative, assure le charmant monsieur au sujet de ce texte, mais je crains que cette appellation de littérature afro-québécoise masque un manque de confiance en une littérature qui est là pour appréhender toute la complexité de la condition humaine, et qui serait atteignable par tous, peu importe l’identité dans laquelle vous surnagez. »

Pour celui dont le discours de réception à l’Académie des lettres du Québec était récemment publié chez Triptyque sous le titre Médecine et littérature, l’écrivain « habite toujours plusieurs demeures » et n’a de réelles allégeances que celles qu’il se choisit.

Mais afin de pouvoir revendiquer cette appartenance à une vision idéalisée de la littérature, ceux et celles qui la créent doivent d’abord être en mesure d’échapper à la « violence des regards » qui stigmatisent, rappelle Rodney Saint-Éloi. Ce qui ne suppose pas de demeurer confiné pour l’éternité à son pré carré identitaire, au contraire.

« Ce qui serait intéressant, pour les lecteurs blancs comme noirs, c’est d’avoir en eux la totalité de la condition humaine, précise-t-il. C’est trop facile d’être simplement Québécois, Haïtien ou Vietnamien. Pour aller au-delà de cette racialisation des relations, il faut réellement connaître, et reconnaître, l’autre, et il n’y a que le livre qui nous permet d’arriver là. »

Excellence noire

Port d’attache de beaucoup d’écrivains noirs, Mémoire d’encrier aura sans doute contribué à ce que le milieu éditorial québécois se soustraie à une nécessaire réflexion quant à son rapport à celui qui incarne la différence. On ne s’engage pas de la même manière dans un travail éditorial avec un auteur biberonné aux romans d’esthète qu’avec un auteur nourri par l’énergie de la tradition orale, souligne l’écrivain et chercheur Daniel Grenier, qui a beaucoup réfléchi aux efforts que des littérateurs blancs peuvent déployer afin de devenir de bons alliés.

« Il faut faire attention à ce qu’une seule maison d’édition ne vive pas le paradoxe d’être le parfait véhicule [pour les auteurs de la diversité], tout en devenant par la force des choses l’endroit où, automatiquement, tout le monde va. Il y a peut-être un examen de conscience à faire chez plusieurs maisons d’édition québécoises très artsy par rapport à la vision même de ce qu’est un bon texte littéraire, une vision actuellement très occidentale, très blanche. »

Ce désir qu’une plus généreuse pluralité de voix puisse s’exprimer ne devrait jamais être assimilé à une forme de nivellement par le bas, insiste Rodney Saint-Éloi. « Il faut toujours, sans cesse, conjuguer la littérature noire à la notion d’excellence. Ce n’est pas parce qu’ils sont noirs qu’on les publie, nos auteurs, c’est parce qu’ils ont quelque chose à raconter. On les publie parce qu’ils ont le pouvoir de renouveler la littérature québécoise. »

Cinq fenêtres sur les littératures noires d’ici

À l’invitation du Devoir, cinq écrivains noirs proposent une œuvre littéraire signée par un écrivain québécois (ou franco-canadien) noir, autant de fenêtres ouvertes sur l’imaginaire de ceux et celles qui façonnent la littérature d’ici, même si leurs racines puisent dans un ailleurs plus ou moins lointain.

Les jeux du dissemblable de Stéphane Martelly (Éditions Nota bene, 2016)

Un choix de Chloé Savoie-Bernard

Plus récente publication : Fastes (Éditions de l’Hexagone)

Stéphane Martelly est une intellectuelle et une artiste entière ; elle pratique la recherche universitaire, la poésie, la peinture et a publié dernièrement un livre pour enfants. J’ai beaucoup de respect pour son intelligence sensible. À lire : Les jeux du dissemblable, son essai sur la folie et le féminin dans la littérature haïtienne contemporaine, écrit avec une plume alerte, engagée, qui n’a pas peur du « je ». Sans nivellement par le bas, mais sans non plus se cacher derrière une langue absconse, ce livre est un modèle pour quiconque a envie de penser la littérature avec acuité.
Le bonheur est un parfum sans nom de Didier Leclair (Éditions David, 2017)

Un choix de Blaise Ndala

Plus récente publication : Sans capote ni kalachnikov (Mémoire d’encrier)

Quand Didier Leclair s’empare d’une histoire à l’apparence on ne peut plus banale — le syndrome de la page blanche —, on se demande d’emblée ce qu’il espère tirer de ce lieu commun. Mais c’est sans compter le talent de celui qui, convoquant son amour du jazz, imprime au récit un rythme haletant, rageusement poétique. Le Torontois aura également réussi à souffler derrière une histoire d’amour vécue tambour battant sa flamme pour la ville qui a adopté le natif du Rwanda. Le tout sur fond d’une question lancinante : que raconter à soi-même et à l’autre dont le regard semble nous avoir assignés à résidence identitaire — parfois avec les meilleures intentions du monde ?
Port-Mélo d’Edem Awumey (publié sous le nom d’Edem) (Gallimard, 2005)

Un choix de Serge Agnessan

Plus récente publication : Carrefour-Samaké (Poètes de brousse)

Pendant que, sur mon établi, attend Mina parmi les ombres (en dessous de NoirEs sous surveillance, de Robyn Maynard. Pourquoi ?), je pense à Port-Mélo du même auteur : l’Edem d’avant la belle étrangeté du patronyme : Awumey. Il signa, avec Port-Mélo, un roman troublant où le réel blêmit devant la fiction. Il y a la mer, il y a une route qui se mord la queue, le train qui ne dessert plus, les corps (Cori, Joséphine, Christophe et tous les autres) qui jouent à attendre. Vous me dites : « Joyeuse Apocalypse ! » ; je réplique : « Port-Mélo ! » Edem tend une question actuelle : de quoi la fin est-elle le commencement ?
La plage des songes de Stanley Péan (Éditions du CIDIHCA, 1988)

Un choix d’Ayavi Lake

Plus récente publication : Le marabout (VLB)

Stanley Péan écrit vers l’âge de 20 ans les récits de La plage des songes. À 27 ans, alors que j’habite le Saguenay dont je m’imprègne, je découvre les personnages de ces nouvelles : ils me semblent alors aux prises avec un mal qui les lie à leur terre d’origine, Haïti. Ils en sont imprégnés, comme si cette mère patrie avait décidé de s’insinuer en eux, avec ténacité, pour troubler le beau reflet de leur vie nordique. Pour célébrer mes 11 ans de québécitude, je renoue avec mes anciennes amours littéraires, Mon verdict : ces textes sont essentiels et en eux l’expression « mal du pays » prend tout son sens.
Je veille, incorrigible féticheur d’Anthony Phelps (Éditions Bruno Doucey, 2016)

Un choix de Joujou Turenne

Plus récente publication : Joujou Turenne raconte Mandela (Planète rebelle)

Chaque poème est une danse, de tango à rumba, de yanvalou à contredanse. Chaque poème nous tenaille, résonne dans notre tête jusqu’à ce que, sur nos lèvres, se dessine un sourire. Chaque page d’une infinie tendresse met sur un pied d’alerte nos sens endormis. Chaque page nous fait vibrer, de mouvance à inertie. On y entend souffler le vent, soupirer la mer et « la voix des pierres fait écho aux nocturnes chuchotements ». Le poème d’Anthony Phelps transforme les cicatrices en broderies. Une écriture au parfum de jasmin, parfois de rose. Un déferlement d’images qui tisse un long tatouage dans nos mémoires d’exil.