«Félix et la source invisible»: le fils du Saint-Esprit

L’infatigable Éric-Emmanuel Schmitt nous transporte du quartier Belleville, à Paris, jusque dans un petit village du Sénégal.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir L’infatigable Éric-Emmanuel Schmitt nous transporte du quartier Belleville, à Paris, jusque dans un petit village du Sénégal.

Que son œuvre soit ou non notre tasse de thé, force est d’admettre qu’Éric-Emmanuel Schmitt a le don d’écrire des histoires qui font du bien. Certes, la bienveillance et les bons sentiments peuvent en agacer plus d’un, mais en ces temps où l’intolérance s’exprime à coups de mots assassins, où l’on tue au nom de son dieu, on a envie de s’évader quelques heures dans une fable à saveur spirituelle dont seul l’auteur d’Oscar et la dame en rose a le secret.

C’est d’ailleurs dans ce même Cycle de l’invisible dont fait partie ce récit sur le christianisme paru en 2002 que s’inscrit Félix et la source invisible. Ainsi, après y avoir notamment exploré l’islam (Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran, 2001) et le judaïsme (L’enfant de Noé, 2004), l’infatigable écrivain s’intéresse maintenant à l’animisme en nous transportant du quartier Belleville, dans le 20e arrondissement de Paris, jusque dans un petit village du Sénégal.

Tenancière d’un café malicieusement nommé Au boulot, Fatou élève seule son fils de 12 ans, Félix, qu’elle prétend avoir conçu avec le Saint-Esprit : « Le Saint-Esprit m’avait reconnu sur mon acte de naissance. Si ! Il s’était déplacé en personne jusqu’à la mairie. Ensuite, on ne l’avait plus revu. » Bonne vivante, vaillante, adorée de la faune bigarrée qui fréquente son établissement, l’immigrante sénégalaise sombre dans la dépression après avoir reçu un coup dur du destin.

Malgré la gravité de l’état de la mère de Félix, le ton qu’emprunte le récit se révèle léger, l’humour, bon enfant, et le dénouement, cousu de fil blanc. Éric-Emmanuel Schmitt s’en donne à cœur joie à décrire avec force détails pittoresques l’univers de Félix. Toutefois, on ne saurait dire qu’il use de subtilité lorsque vient le temps de décrire les clients du café, sautant à pieds joints dans le cliché ou la caricature. À propos de madame Simone, décrite comme une femme « moche », il dira qu’elle s’était « résolue à faire ce que font les transsexuelles que la société rejette : la pute ».

Alors qu’il se glisse aisément dans la peau d’un garçon contraint de mûrir prématurément, Schmitt n’hésite pas à montrer le jeune narrateur sous son pire jour ni à lui faire exprimer sa mauvaise foi lorsque les choses ne se déroulent pas selon ses désirs, particulièrement lorsqu’un adulte se place entre lui et sa mère. Or, Schmitt a tant de plaisir à le faire qu’il semble par endroits oublier le but premier du récit : nous faire découvrir l’animisme.

Après moult tergiversations, voilà enfin qu’arrive ce voyage en Afrique où, grâce à un féticheur, Félix découvre ses racines : « Désormais, vos ancêtres logeront à Paris, avec vous. De temps en temps, vous répandrez du sable sur les carreaux de votre cuisine, afin de leur proposer une litière. Les rites servent à donner de la chair à l’esprit. »

À précipiter ainsi la fin du récit, Éric-Emmanuel Schmitt ne lui donne pas la même profondeur que l’on retrouvait dans les précédents romans du Cycle de l’invisible. Malgré cela s’y retrouve une charmante et irrésistible invitation à accepter et à respecter les croyances d’autrui.

Extrait de «Félix et la source invisible»

« À Belleville, chacun savait qu’elle m’avait conçu avec le Saint-Esprit puisqu’elle le serinait aux voisins, à la clientèle, aux institutrices, aux parents d’élèves, à mes camarades. L’ébahissement passé, ils m’enviaient cette ascendance ; certains, pour plaisanter, m’appelaient parfois Jésus, ce que j’acceptais, bon joueur, parce que j’estimais normal, devant un cas si exceptionnel, d’évoquer les rares précédents. »


 

Félix et la source invisible

★★ 1/2

Éric-Emmanuel Schmitt, Albin Michel, Paris, 2019, 227 pages



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