«Fair-play»: Tove Jansson, la possibilité d’une île

Peintre et illustratrice finlandaise de langue suédoise, Tove Jansson a été l’une des plus grandes figures artistiques scandinaves du XXe siècle.
Photo: Hans Paul Lehtikuva Agence France-Presse Peintre et illustratrice finlandaise de langue suédoise, Tove Jansson a été l’une des plus grandes figures artistiques scandinaves du XXe siècle.

Peintre et illustratrice finlandaise de langue suédoise, auteure à succès de livres pour enfants, Tove Jansson (1914-2001) a été l’une des plus grandes figures artistiques scandinaves du XXe siècle. Et surtout, elle a été la créatrice des célèbres Moumines, une sympathique famille de trolls ressemblant à des hippopotames dont l’incarnation en bande dessinée a connu un immense succès à travers le monde à partir du milieu des années cinquante.

De ses nombreux étés passés sur l’une ou l’autre des minuscules îles de l’archipel des Pellinki, près de la ville de Porvoo dans le golfe de Finlande, témoignent des livres comme Le livre d’un été, La cartographe ou L’art de voyager léger (tous déjà parus dans Le Livre de poche).

Dans Fair-play, le dernier de ses six romans pour adultes, paru à l’origine en 1989, Tove Jansson explore en une quinzaine de moments et de petites histoires — qui relèvent en réalité davantage du recueil de nouvelles — la discrète relation amoureuse de deux femmes artistes.

La matière est ici largement autobiographique : comme Mari et Jonna, les protagonistes de Fair-play, pendant une trentaine d’années Tove Jansson et sa compagne Tuulikki Pietilä ont partagé leur temps entre Helsinki, la capitale finlandaise, et la petite maison sans électricité qu’elles avaient fait construire sur la minuscule île de Klovharu.

Si on trouve des moments de leur vie à Helsinki ou de leur « grand voyage » à l’étranger (souvenirs de la Corse et de l’Arizona), c’est surtout dans le décor de leur îlot, entourées tantôt de soleil et de silence, tantôt de brouillard ou par le bourdonnement d’une tempête qui les isole du continent, que nous les montre Fair-play. Oiseaux marins, orages, pêche de poissons pour le chat ou séances méthodiques de cinéma, « qui donne une image vraie de la réalité ». Parfois encore, des visiteurs viennent troubler le quotidien des deux femmes.

Au fil de ces chapitres un peu décousus, le lecteur comprend vite que le couple que forment les deux femmes est le reflet de leur île, minuscule rocher à fleur d’eau comme on en trouve par milliers dans la mer Baltique. Et pour elles, une « météo qui empêche les gens de débarquer sur l’île et de la quitter est une bonne météo »… Sauvages, autarciques, elles prennent un soin farouche de leur solitude, même si des tensions affleurent parfois : « Une idée audacieuse était en train de prendre forme dans son esprit : celle d’une solitude, rien qu’à elle, paisible et pleine de possibilités. Une fantaisie que l’on peut se permettre quand on a le bonheur d’être aimé. »

Mais si ces courts chapitres sont illuminés par l’humour léger et facétieux de l’auteure, que le livre décousu n’ait pas été traduit en français plus tôt nous laisse à penser qu’il ne s’agit peut-être pas du meilleur de Tove Jansson.

Extrait de «Fair-play

« La pièce avait quatre fenêtres, car la mer était belle dans toutes les directions. À l’approche de l’automne, l’île recevait la visite d’oiseaux exotiques en route vers le sud. Il leur arrivait de tenter un passage à travers l’une des fenêtres, vers la lumière d’en face, comme on passe à travers les branches des arbres dans la forêt. Les oiseaux morts se retrouvaient par terre, les ailes déployées. Jonna et Mari les déposaient sur le rivage abrité pour que le vent de terre les emporte. »

Fair-play

★★★

Tove Jansson, traduit du suédois (Finlande) par Agneta Ségol, La Peuplade, Chicoutimi, 2019, 156 pages