Écran de fumée sur la sélection du prix France-Québec

Selon le président de la Fédération France-Québec, Dominique Rousseau, seule Jo Ann Champagne aurait présélectionné les huit titres pour le prix 2019.
Photo: Catherine Legault Le Devoir Selon le président de la Fédération France-Québec, Dominique Rousseau, seule Jo Ann Champagne aurait présélectionné les huit titres pour le prix 2019.

Comment, et par qui les huit livres finalistes de la présélection du prix littéraire France-Québec ont-ils été choisis ? L’organisme laisse un épais brouillard planer sur la manière dont son premier choix 2019 a été effectué. Une manière de faire ponctuelle, qui serait due à la transition qu’entame ce prix afin d’obtenir à l’avenir « plus de visibilité, et beaucoup plus d’importance », selon Dominique Rousseau, président de la Fédération France-Québec.

Le 7 décembre dernier, le prix littéraire France-Québec, qui depuis 1998 veut « contribuer à la promotion en France de la littérature québécoise et favoriser la rencontre et les échanges entre les auteurs québécois et les lecteurs français », annonçait le pool des huit livres en lice. Des romans, lisait-on dans le communiqué officiel, « présélectionnés par Jo Ann Champagne, déléguée nationale pour le prix littéraire France-Québec 2019 ».

Le libellé a soulevé des critiques. « Ce ne sont pas des livres qui m’apparaissaient marquants de l’année littéraire », avance la poète Daphné B. « En allant sur le site Web, j’ai vu que c’était une seule personne qui avait fait la présélection. Pourquoi un prix littéraire important s’appuierait sur la subjectivité d’une seule personne ? » s’interrogeait l’auteure de Delete (L’Oie de Cravan).

Nouvelle formule en 2020

Interrogé à ce propos, le président de la Fédération France-Québec a indiqué dans un premier temps que « pour le prix 2019, la présélection des huit titres a été établie par notre nouvelle déléguée nationale du prix, Jo Ann Champagne, et elle seule, après qu’elle a pris conseil auprès de critiques et d’experts au Québec et en France, et ce, de manière exceptionnelle et transitoire. En effet, Jo Ann Champagne est en train de mettre en place un nouveau dispositif de sélection qui entrera en vigueur dès 2019, pour le prix 2020 et les suivants : un comité de sélection indépendant composé de libraires et de critiques littéraires québécois et français établira une sélection resserrée de titres qui seront soumis à la lecture et au vote des adhérents de la Fédération France-Québec/francophonie ».

Impossible de savoir qui a pu consulter la déléguée pour lire et trier la quarantaine de titres déposés par les éditeurs. « Nous ne sommes pas en mesure de communiquer leurs noms dans la mesure où nous n’avons pas à leur faire assumer une liste qui est, cette année, du ressort exclusif de la déléguée générale », a expliqué M. Rousseau.

En entrevue téléphonique, M. Rousseau expliquait en dernier lieu que le groupe serait composé de « sept ou huit professionnels — des journalistes, des libraires, des éditeurs (pas des Québécois, hein !), des bibliothécaires, des gens du milieu littéraire [… Mme Champagne] a la responsabilité de gérer le prix, mais c’est tout. Elle n’est pas partie prenante dans les décisions de vote ».

Alors, comment fonctionne cette présélection ? « Jusqu’à l’année dernière, une autre responsable s’occupait de ça. Nous n’avions aucun retour. Nous ne savions pas. Nous avons essayé pendant plusieurs années de savoir qui il y avait [au sein du comité de présélection], nous ne le savions pas. Cette année, on a changé. Ça s’est fait cette année en toute transparence, beaucoup plus que ce qui se faisait avant. » Qui, encore, a participé à cette sélection ? «Peu importe », répond M. Rousseau. Peu importe ? « Oui. Je vous réponds “peu importe”. »

Jo Ann Champagne, nouvelle responsable du prix, est une attachée de presse bien connue au Québec, qui continue à Paris à travailler à la pige pour le milieu littéraire québécois. N’y a-t-il pas un problème éthique à jouxter ces deux fonctions ? « Mme Champagne travaille chez nous comme bénévole. Donc, il n’y a aucun conflit d’intérêts entre sa mission professionnelle — il faut bien qu’elle vive — et sa mission bénévole chez nous », estime M. Rousseau. Tous les membres de la Fédération France-Québec sont bénévoles.

La présélection

Les huit bouquins retenus en 2019 sont Les écrivements de Matthieu Simard (Alto), Jelly Bean de Virginie Francoeur (Druide), Mykonos de Olga Duhamel-Noyer (Héliotrope), L’enfer de Sylvie Drapeau (Leméac), Le dernier chalet de Yvon Rivard (Leméac), La route du lilas d’Éric Dupont (Marchand de feuilles), La Scouine de Gabriel Marcoux-Chabot (La Peuplade) et L’étrange odeur du safran de Miléna Babin (XYZ). Un comité de trois professionnels en choisira trois sur ce lot en mars, qui seront ensuite soumis au vote auprès de quelque 800 lecteurs. L’auteur lauréat recevra une bourse de 5000 euros, et bénéficiera d’une tournée de promotion en France.

Les bienfaits de la transparence

Quelle est l’importance pour un prix d’afficher ses manières de faire avec transparence ? Pour la professeure en sociologie de la littérature à l’Université de Sherbrooke Marie-Pier Luneau, « plus le processus est transparent, plus le prix sera doté, dans l’esprit du public comme dans le milieu littéraire, d’une grande valeur symbolique. En particulier si les membres du jury ayant effectué la sélection sont dévoilés. La raison est simple : dans l’histoire littéraire, les plus fréquentes accusations dressées contre les prix littéraires sont celles reliées à la collusion. Ces dénonciations ont été particulièrement fréquentes en France. »

De nombreux pamphlets ont été publiés pour dénoncer ce phénomène, rappelle la spécialiste, depuis La littérature à l’estomac, de Julien Gracq (Corti, 1949). Ici, Robert Yergeau avait abordé le sujet dans À tout prix (Triptyque, 1994). « Le fait de maintenir l’anonymat quant au jury ne peut que renforcer l’impression de “magouillage” entre amis ou représentants d’une même maison d’édition », estime Mme Luneau. La professeure poursuit : « Le potentiel de consécration d’un prix littéraire est directement proportionnel à la réputation dont jouit chacun des membres du jury. Chaque maillon de la chaîne apporte son propre capital symbolique. » Elle souligne aussi que la pluralité des opinions est préférable, et rappelle que pour « en arriver à un jugement crédible sur une œuvre, il faut qu’il y ait eu discussion et débat ».

Pour son collègue Anthony Glinoer, spécialiste de l’histoire de l’édition, le lien entre crédibilité et transparence est plus volatile. Le professeur donne en contre-exemple le Nobel de littérature, sur lequel régnait avant son effondrement une remarquable opacité. « En Amérique du Nord, remarque M. Glinoer, on a pour les prix littéraires une pratique de transparence beaucoup plus grande, notamment par le fait que les jurys de prix sont la plupart du temps tournants. » Se pourrait-il qu’il y ait ici un clash France-Québec dans les manières de faire ? « Ce serait très possible. La façon dont les choses fonctionnent, même dans les très petits prix français, vient d’une tradition — historiquement, pas particulièrement pour ce cas de figure — de questionnements, de discussions, voire de scandales sur les méthodes de sélection, souvent très opaques. Le fait qu’on s’en émeuve aujourd’hui dit aussi à quel point la donne a changé. »

La transparence peut-elle être exigée envers un prix littéraire ? « Certainement. On devrait s’y attendre, comme pour n’importe quel type de reconnaissance attribuée par un organisme ou un État-nation. On doit s’attendre à une transparence complète. »