«Blanc»: au cœur des ténèbres

Comme journaliste ou photoreporter, Deni Ellis Béchard parcourt la planète depuis de nombreuses années et en nourrit son œuvre.
Photo: Julie Artacho Comme journaliste ou photoreporter, Deni Ellis Béchard parcourt la planète depuis de nombreuses années et en nourrit son œuvre.

Né en 1974 à Vancouver d’une mère américaine et d’un père québécois, Deni Ellis Béchard écrit en anglais et n’a jamais vécu au Québec. Il s’est fait connaître ici avec son premier roman, Vandal Love ou Perdus en Amérique (Québec Amérique, 2007), qui racontait la trajectoire d’une famille de Canadiens français sur quelques générations à travers le continent américain.

Comme journaliste ou photoreporter, il parcourt la planète depuis de nombreuses années et en nourrit son œuvre. Son troisième roman, Dans l’œil du soleil (Alto, 2016), tournait autour d’un groupe d’expatriés occidentaux en Afghanistan, pays où il a lui-même séjourné pendant plusieurs mois.

Ces dernières années, Deni Ellis Béchard semble avoir surtout frayé sur le continent africain. En témoigne un essai, Des bonobos et des hommes : voyage au cœur du Congo (Écosociété, 2014), mélange de récit de voyage et de réflexion sur la biodiversité.

C’est dans cette veine que s’inscrit directement Blanc, son quatrième roman, qui prend cette fois la forme d’une autofiction. Un journaliste qui porte son nom et dont le parcours ressemble au sien débarque au Congo pour faire un reportage d’enquête sur un mystérieux Américain qui vit depuis trente ans au cœur de la jungle.

Dans l’avion qui le mène à Kinshasa, une femme lui parle d’une enfant de la rue, une fillette blanche de 12 ou 13 ans persuadée d’être en réalité noire, congolaise et possédée par un démon… blanc.

Quelques personnages vont vite se retrouver sur la route du journaliste. Une jolie femme. Un anthropologue hollandais possessif qui a rencontré la gamine. Un pasteur évangélique.

Tandis que l’entrepreneur écologiste, Richmond Voos, lui, reste invisible. Tout droit sorti d’Au cœur des ténèbres de Conrad — dont Béchard emprunte ouvertement la structure —, c’est une sorte de Kurz écolo, dont on dit qu’il serait amateur de petites filles.

C’est ainsi une réalité de plus en plus complexe qui va se dessiner. Voos, par exemple, se souciait-il vraiment de la nature ? « La réponse est oui. Il s’en souciait comme seul un homme qui hait la société peut vraiment s’en soucier. »

Rendu fiévreux par le médicament antipaludique qu’il prend, visité par des rêves, des souvenirs de jeunesse marqués par le racisme de son père, se méfiant de lui-même et de chacun de ses interlocuteurs, Béchard — le narrateur — entreprend un parcours à obstacles qui le mènera peut-être jusqu’à Voos, au cœur des choses.

Avec Blanc, l’écrivain canado-américain poursuit sa critique de l’impérialisme et du colonialisme, en y ajoutant une subtile et personnelle réflexion sur le racisme.

Mais l’intelligence et la curiosité, c’est connu, peuvent parfois être les pires ennemis du romancier. Et le dernier roman de Deni Ellis Béchard, trop réflexif malgré certaines acrobaties narratives, souffre par moments d’un intellectualisme un peu lourd.

Comme quoi, parfois, au cœur d’une jungle de papier, il arrive que l’essai cannibalise le roman.

Extrait de «Blanc»

« Des années plus tôt, j’avais lu un article sur la façon d’éviter les conflits. On y disait que les gens nous renvoient ce que nous percevons chez eux, et qu’il faut imaginer l’enfant que notre rival a été, se concentrer sur ce qu’il a de bon et le renforcer. J’avais fait cela dans des zones de guerre, en approchant des soldats étrangers non pas comme des étalages terrifiants de puissance mâle, mais comme des fils, des frères et des pères. J’avais perçu comment on peut blesser les autres avec notre peur, dans la mesure où elle présume de leur inhumanité. »

Blanc

★★★

Deni Ellis Béchard, traduit de l’anglais par Dominique Fortier, Alto, Québec, 2019, 322 pages