«Moi René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag IIB»: le Luger et le pélican

Jacques Tardi, artisan vétéran de la bédé, célébré notamment pour les aventures d’Adèle Blanc-Sec
Photo: Casterman Jacques Tardi, artisan vétéran de la bédé, célébré notamment pour les aventures d’Adèle Blanc-Sec

Après les années au Stalag IIB et le retour — à pied ! — en France, le père de Jacques Tardi ne décolère pas, sous le regard de son jeune fils, futur grand bédéiste. Le troisième tome d’une histoire de guerre jamais vraiment finie. Entrevue.

Un pistolet Luger ramassé sur un gros tas d’armes confisquées, et un pélican sculpté à la main, en bois. Des cinquante-six mois passés en captivité dans un nulle part de Poméranie, principalement au Stalag IIB (camp « ordinaire » pour soldats et sous-officiers), des quatre mois supplémentaires de marche forcée sur le tortueux chemin du retour vers la France, René Tardi n’a ramené que ça dans sa musette.

Ça et un carnet, où il avait consigné avec précision les lieux traversés, les kilomètres parcourus chaque jour. Ça et tout ce qui n’entrait pas dans la musette et ne sortait plus de sa tête : la faim, l’horreur en son et lumière, la faim, les rescapés des camps de concentration, la faim, les coups de crosse de fusil, la faim. Et la colère. Et un foutu mal de dents.

 

« C’est important, l’histoire des dents », souligne son fils, Jacques Tardi, dit Tardi tout court, artisan vétéran de la bande dessinée, célébré notamment pour les neuf albums des aventures d’Adèle Blanc-Sec.

« On lui a arraché une dent de sagesse, sans anesthésie, au Stalag, une autre dent à Bocholt, et le reste à l’infirmerie, après le retour. Il avait perdu toutes ses dents, et tous ses cheveux aussi. » Le père du dessinateur a gardé par-devers lui le Luger, le pélican et la constante colère.

« Le Luger aussi, il a fini par le perdre. Des cambrioleurs l’ont fauché, se sont fait arrêter, et les flics ont confisqué le pistolet, que mon père considérait comme une prise de guerre. C’est d’ailleurs là-dessus que je termine le troisième tome, assez brusquement je trouve. » (Voir encadré.)

Le fil barbelé d’une œuvre

Il vient de paraître, ce troisième tome, qui porte sur les premières années d’après-guerre de René Tardi, lesquelles correspondent aux premières années de la vie de Jacques Tardi. Trois tomes. Trois tomes de Moi René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag IIB. Presque 400 pages, avec les préfaces et postfaces. Tant de dessins. Trois grandes cases rectangulaires par planche. Faites le calcul. Huit ans de travail : recherches, scénario, découpage, crayonnés, encrages.

À cet ouvrage plus que considérable, il faut ajouter une bonne partie du grand œuvre de Tardi. Ajouter Le dernier assaut, créé en collaboration avec sa compagne, la chansonnière Dominique Grange. Ajouter Putain de guerre, le tout aussi volumineux diptyque sur la Première Guerre mondiale. Ajouter Varlot soldat et Le der des ders, avec Didier Daeninckx, parus à la fin des années 1990. Ajouter C’était la guerre des tranchées, prépublié dans À suivre dès 1982. Ajouter La véritable histoire du soldat inconnu (1974 !). Ajouter même Le cri du peuple, en quatre volumes, adaptation du roman de Jean Vautrin, qui se passe autour de l’insurrection de la Commune en 1871.



Ça fait beaucoup de guerres pour un seul homme. Combien de soldats mutilés, de chars éventrés, d’explosions d’obus, d’enfers dessinés ? « Oui, c’est un peu la base de mon travail, constate tout doucement Jacques Tardi, à son bout du fil. Comment dire ? J’ai été abruti par ces récits. Surtout par ceux de mon père, parce que j’étais plus âgé. Je n’ai jamais parlé de la Première Guerre mondiale avec mon grand-père, qui l’avait faite, qui avait été gazé. Quand il est mort, j’avais cinq, six ans. Ma grand-mère, elle, en parlait. J’ai été très marqué par les horreurs qu’elle racontait, j’en faisais des cauchemars. J’ai voulu comprendre. La colère de mon père, le silence de mon grand-père. »

Le témoin nécessaire

Jusqu’à ces trois tomes du Stalag IIB, Jacques Tardi avait maintenu très volontairement une distance avec son histoire familiale. Le soldat inconnu n’avait pas à être connu pour décrire — et pour décrier — son rôle de chair à canon dans la boucherie guerrière. « C’est l’idée de l’autobiographie qui m’embêtait, qui m’embête encore. Je trouve ça indécent. J’ai fini par admettre que mon père avait été le témoin de ce que beaucoup d’autres comme lui ont vécu, et que ça méritait d’être raconté. »

Le sort des prisonniers de guerre français, vaincus pour ainsi dire avant d’avoir vraiment combattu, est beaucoup passé à la trappe de l’Histoire. Et pour cause : c’est de la Shoah qu’il faut impérieusement se souvenir.

« Quand tous ces soldats sont rentrés à la fin de la guerre, ils n’ont pas été bien accueillis, parce qu’ils étaient tenus responsables de la défaite. Il y a eu plus d’un million de ces prisonniers. Ceux qui sont revenus se sont tus. »

C’est l’odieux de cette double prison qui indignait : se taire, faute de n’avoir pas été tué. « En plus, leurs places avaient été prises partout, personne ne les engageait. C’est pour ça que mon père a rempilé dans l’armée et qu’on a été vivre dans l’Allemagne occupée, en pleine guerre froide, là où les soldats français n’avaient aucune légitimité. C’était des vaincus, je le répète, qui retournaient là-bas avec du matériel américain, nourris par les Américains. Ça aussi, je voulais le raconter. »

Le retour de la manière Tardi

À la différence des deux premiers tomes, où Jacques Tardi traduit en bande dessinée très grise et très noire les carnets de notes de son père, cet « après la guerre » est narré en bonne partie du point de vue de Jacques Tardi, enfant. Qui perçoit les choses à sa façon, en même temps qu’il apprend à lire — et à dessiner, il dessine déjà tout le temps — avec les Pieds nickelés, les Zig et Puce, Bibi Fricotin et les aventures de Charlot « que racontait et dessinait Forest ».

Oui, Jean-Claude Forest, avec lequel, vingt-trois ans plus tard, Tardi cosignerait Ici Même, « une sorte de Charlot-concierge amoureux ». Les dessins du troisième tome retrouvent peu à peu des couleurs, et il y a des cases de grand délire symbolique à la Tardi, ici des monstrueux crustacés, là un carnaval grotesque.

Il y a notamment une case où l’on voit le jeune Jacques, contemplant le pélican de bois et toute une série de dents étalées sur la table de cuisine. « J’ai cherché à représenter mes souvenirs d’enfant, c’est ma perception décalée. Dans les deux premiers tomes, il n’y a pas de “poésie”, disons. Il faut croire que cette histoire de dents m’a marqué… »

Et le pélican ? Il est là où Jacques et Dominique habitent. « Je l’ai, bien sûr. Bien qu’actuellement, il est à Bâle, en Suisse, dans le cadre d’une exposition qui se termine ces jours-ci. Donc je vais le récupérer. Il subsiste un mystère autour de ce pélican. Je le croyais unique, sorti de l’imagination de mon père. Or, une dame m’a envoyé la photo d’un pélican tout pareil, sculpté par son père au Stalag. Y avait-il un modèle de pélican ? Est-ce qu’il y avait une fabrique de pélicans dans ce camp, je n’en sais rien. »

Il n’échappera pas non plus aux lecteurs très observateurs de Tardi qu’enfant, il utilisait des gouaches en godet de marque… Pelikan. De fabrication allemande.

Et Adèle? Et la suite?

« Me conseilleriez-vous de continuer ? » me demande Tardi, après une bonne heure. Euh… oui et non. Il y a une sorte de boucle bouclée, me semble-t-il, avec l’anecdote du Luger, la fin de quelque chose. « Oui, mais après, la guerre continue. Il y a l’Indochine, où mon père refusera d’aller. Et puis la guerre d’Algérie. Je ne comprends pas trop ce qui se passe, à l’époque. À l’école, j’entends parler de la “cuvette de Dien-Bien-Phu”, où l’armée française va être pilonnée. Sur mon ardoise, je dessine donc une cuvette, avec des petits soldats dedans, cernés par des Vietnamiens affublés de petits chapeaux de paille. Il y a beaucoup à dire… » Petites secondes d’hésitation au bout du fil. « Écoutez, je suis en train de travailler sur ça. Rompre avec l’histoire officielle. J’y réfléchis. C’est encore le côté “regardez-moi”, ce “je” qui m’embête… »

Et qu’advient-il d’Adèle Blanc-Sec dans ce programme certes justifié ? Nous attendons la suite du feuilleton. « Oui, ben Adèle, elle attend depuis une bonne dizaine d’années. Elle est dans un tiroir. Les douze premières planches de l’album final ont été dessinées. Et puis j’ai arrêté, avec l’intention d’y revenir. Et puis voilà, le temps a passé. Je ne sais plus où j’en suis, où va le scénario. Vous savez, je n’étais pas vraiment fait pour tenir une série… Là, ce qui me manque, c’est un titre pour la suite des Stalag. Où il n’y a pas le mot “Stalag”, parce qu’on est ailleurs. Vous avez une idée ? »

Moi René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag IIB. Tome 3: Après la guerre

Tardi, Casterman, Paris, 2018, 160 pages