Suzanne Jacob refuse d’avaler les M&M’s de l’obéissance

Suzanne Jacob publie son premier livre de fiction depuis «Un dé en bois de chêne» (2010).
Photo: Rémy Boily Suzanne Jacob publie son premier livre de fiction depuis «Un dé en bois de chêne» (2010).

Les questions en apparence simples ne le sont jamais vraiment avec Suzanne Jacob. Un exemple typique du ton général d’une conversation en sa compagnie se présente dès les premières secondes de l’entretien. Que vous plaît-il particulièrement dans l’exercice de la nouvelle ? s’enquiert-on très banalement au sujet de Feu le Soleil, son premier livre de fiction depuis Un dé en bois de chêne (2010).

Long silence, puis cette réponse espiègle, comme une illumination : « Faudrait demander à mes personnages ! » Vous avez leur numéro de téléphone ? « Je pense que oui ! » L’auteure de Laura Laur et de Fugueuses, selon toute vraisemblance, maîtrise toujours avec autant d’adresse l’art de l’esquive, indissociable chez elle d’une façon d’envisager la nouvelle comme un espace pouvant tolérer une certaine part de mystère, voire d’impénétrabilité.

 

C’est d’ailleurs de ce côté, à l’intérieur du livre et pas chez celle qui le signe, qu’il aurait d’abord fallu chercher la réponse à notre question, comprendra-t-on plus tard. « [L]e mot longtemps et le mot fulgurant, j’en ferais une histoire de leur proximité », annonce la narratrice de « Grand réserve », premier texte du recueil. Comprendre : c’est de cet instant qui se dilate au point de tout engouffrer que l’écrivaine de 75 ans tente de témoigner, lorsqu’elle écrit des nouvelles.

« Les nouvelles, elles naissent de ces moments qui sont comme des éclairs qui durent longtemps, explique-t-elle. Ce moment, par exemple, où l’enfant dans “Banane-chocolat” apprend que sa vie se poursuivra même si ses parents disparaissent. C’est un moment qui ne dure objectivement pas longtemps, mais qui dure longtemps en nous. Je me souviens, mon propre fils, quand il a appris que lorsqu’il était ici, il n’était pas là, il s’est mis à courir avec un plaisir tellement extraordinaire d’une pièce à l’autre de l’appartement. Cette découverte de la pensée humaine est fondamentale. »

Les fourmis qui vident l’humanité

Malgré les nombreux émerveillements qui foudroient ses personnages, Feu le Soleil est surtout, d’abord, un livre angoissé quant au futur d’une planète passée experte en déni. « [E]st-ce que la certitude de l’inéluctabilité de l’extinction du Soleil serait responsable de notre désensibilisation, de notre indifférence face à toute autre menace d’extinction ? » suggère la conférencière de la nouvelle-titre. La narratrice de « Adagio/lapidation » se réveille quant à elle d’un cauchemar dans lequel Glenn Gould était assailli de pierres lancées par des islamistes.

Au bout du fil, Suzanne Jacob témoigne de sa propre inquiétude à l’aide d’une étonnante allégorie. « L’autre jour, j’ai vu une équipe de fourmis vider une cigale », laisse-t-elle tomber, puis nouveau long silence. Oui, les fourmis, la cigale, mais encore ?

« Les fourmis vidaient la cigale et je me demandais : “Quelle équipe de fourmis est en train de vider l’humanité sans qu’on s’en rende compte ? Qu’est-ce qu’on m’injecte pour que je ne sente pas qu’on est en train de vider ma pensée ?” Tout le monde parle de la disparition des espèces, mais le plus extrême, c’est que nous sommes peut-être en train de vivre notre propre disparition, pas dans le sens où la planète serait inhabitable, mais dans le sens où nos esprits et nos imaginaires seraient inhabitables. »

Qu’est-ce qu’on m’injecte pour que je ne sente pas qu’on est en train de vider ma pensée ? Tout le monde parle de la disparition des espèces, mais le plus extrême, c’est que nous sommes peut-être en train de vivre notre propre disparition.

Consommation, capitalisme et publicité se trouvent à nouveau dans la ligne de mire de la poète et romancière, éternellement vigilante quant au rôle que ceux qui veulent nous vendre des trucs tentent de faire jouer aux mots. Une menace face à laquelle la littérature se devrait plus que jamais d’offrir sa résistance.

« Une personne qui lit est une personne qui, pendant un instant, ne reçoit pas ces masses d’injonctions. C’est une personne qui refuse tous ces M & M’s d’obéissance que l’on tente de lui faire avaler. C’est sûr que si je deviens lectrice, j’échappe à ça. J’ai plus de force de survie que les autres. »

L’autocensure inconsciente

Mais c’est aussi cette époque où on ne pourrait, semble-t-il, plus rien dire, comme le veut désormais la formule consacrée, qui alarme Suzanne Jacob. « Tout […] se déroulera sous leurs yeux, et ils ne le verront pas », écrit-elle en citant la défunte écrivaine allemande Christa Wolfe.

« Tout se déroulera sous leurs yeux, et ils ne le verront pas : ils ne verront pas qu’ils ne sont plus libres et qu’ils se contentent de dire le mot “liberté”, ajoute-t-elle en entrevue. L’autocensure à laquelle on assiste n’est pas grave, ce qui est grave, c’est l’autocensure inconsciente. Ne pas savoir qu’on s’autocensure, c’est ça être non libre. Présentement, c’est tout le vocabulaire qui y passe, ça se déchaîne de partout. »

L’autocensure, consciente ou pas, ne guette certainement pas celle qui s’inspire d’une visite au Dollarama dans une des nouvelles les plus étranges de Feu le Soleil. Extrait : « Au rayon des jouets, trois femmes musulmanes s’amusent follement à essayer les mitraillettes et les revolvers. Je leur suggère gentiment : “Vous feriez des économies en leur offrant des pierres à lapidation.” Elles ne comprennent pas ma langue, mais mon sourire nous rend complices. »

Ne joue-t-elle pas ainsi au jeu dangereux de l’amalgame entre islam et terrorisme ? « Si on me fait comparaître au tribunal, je pourrai dire que c’est arrivé pour vrai ! Tout ce que je fais, dans ce texte, c’est demander : “Qu’est-ce que je vois ? Qu’est-ce j’ai vu, lorsque j’ai croisé ces femmes voilées dans ce Dollarama” ? » La réponse, sibylline, ne ressemblerait qu’à une feinte s’il ne s’agissait pas, chez Suzanne Jacob, d’un mode naturel de communication.

Feu le Soleil

Suzanne Jacob, Boréal, Montréal, 2019, 128 pages. En librairie le 29 janvier.