Rober Racine: la création est un voyage

L’œuvre et la vie de Rober Racine sont ponctuées de rencontres marquantes et d’autres burlesques, dont l’influence et le souvenir se forgent en présences éloquentes dans l’un ou l’autre de ses romans.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir L’œuvre et la vie de Rober Racine sont ponctuées de rencontres marquantes et d’autres burlesques, dont l’influence et le souvenir se forgent en présences éloquentes dans l’un ou l’autre de ses romans.

Discuter création avec Rober Racine, c’est entrer à pas feutrés dans une page d’histoire. Car l’oeuvre et la vie de l’artiste sont ponctuées de rencontres marquantes — Claude Vivier, Marie Chouinard, Raymond Gervais — et d’autres pour le moins burlesques — dont l’influence et le souvenir se forgent en présences éloquentes dans l’un ou l’autre de ses romans.

« Dans les années 1980, je devais m’entretenir avec le poète Denis Vanier dans le cadre d’une chronique pour le magazine Virus Montréal, un mensuel plutôt underground. Le personnage frôlait la légende. On racontait qu’il s’était battu avec Lucien Francoeur lors de la nuit de la poésie. Je suis entré chez lui timidement. Il m’a demandé d’aller chercher une caisse de 24 au dépanneur d’en face. À un moment, Marie Uguay est venue nous rejoindre. J’avais devant moi la personnification de l’ombre et de la lumière, la fragilité et une tornade. C’était irréel. »

Une figure majeure

Cette histoire ne s’est finalement jamais matérialisée sur papier, mais Denis Vanier s’est imposé comme une figure majeure dans le dernier roman de Rober Racine, La petite rose de Halley. Sans jamais apparaître réellement sous la forme d’un personnage ou prendre part au récit de manière concrète, le poète maudit transcende l’entièreté du récit et influence son développement, par ses mots, bien sûr — « j’écris pour ne pas tuer » —, mais aussi par son parcours atypique, les lieux qu’il a fréquentés et sa voix unique et provocante.

Pourquoi dans cette oeuvre plutôt qu’une autre ? « Ce roman demeure assez mystérieux pour moi, dit Racine, rencontré dans le décor classique des Éditions Boréal à Montréal. J’écris beaucoup par intuition, par impulsion, sans jamais me brimer par la censure. Parfois, j’inclus des éléments sans trop savoir pourquoi, et leur motif finit par se révéler avec le temps. »

L’écriture de ce roman s’est par ailleurs révélée particulièrement difficile. « C’est la première fois que je rencontrais des problèmes dans l’écriture. J’ai vécu une longue suite d’épreuves qui ont interrompu ma création. »

En 2014, on lui diagnostique un cancer duquel il se rétablit. « Deux ans plus tard, ma petite soeur est décédée dans mes bras des suites d’un AVC. En 2017, j’ai subi six pontages coronariens qui ont nécessité une longue convalescence, et j’ai peu après perdu mon meilleur ami, l’artiste Raymond Gervais. »

Rober Racine s’est donc éloigné un peu de son projet pour mieux y revenir, écrivant au passage une centaine de pages dont il ne s’est finalement jamais servi.

En résulte une réflexion sur le pouvoir de l’inconscient, un roman d’une extrême densité, chargé de non-dits, où la tristesse côtoie l’espoir, où le bonheur flirte avec la mort, où les blessures, irrésistibles, menacent à tout moment d’imploser.

Inspiration

La petite rose de Halley devait au départ être un roman sur le bruit : celui qui trouble, obsède, violente ou agresse. L’intrigue qui s’y est greffée est, comme souvent chez Racine, fondée sur le hasard, l’anecdote, l’émotion.

« En 1993, je suis tombé sur un article concernant un “petit meurtrier”, un enfant de cinq ans qui, en Inde, a tué trois autres gamins à coups de bâton de bambou parce qu’ils étaient “trop bruyants”. »

La coupure de journal montre un môme à l’air renfrogné, vêtu d’un simple t-shirt blanc, les poings serrés contre la poitrine dans une attitude défensive. « Ce petit garçon était une véritable bombe, » lance-t-il, songeur.

Le récit s’est dès lors peu à peu imposé. « J’ai eu l’idée de ce personnage, Gregory Paxton, chercheur en radiologie, qui reçoit une lettre lui annonçant que, 60 ans plus tôt, à l’âge de 5 ans, il aurait commis un meurtre sur une fillette de 12 mois. J’ai voulu explorer l’impact d’une telle nouvelle, le doute, la recherche du motif… »

La violence de son enfance

À Hiroshima pour étudier les ombres imprimées sur les immeubles de la ville depuis l’explosion de la bombe atomique, Gregory ne peut s’empêcher de lier, dans une suite de pensées troubles et désorganisées, la violence qui resurgit de son enfance à Little Boy, ce champignon nucléaire ayant anéanti près du tiers de la population de la ville japonaise.

Comme dans les autres romans de l’auteur, une multitude de personnages de plus ou moins grande importance complexifient la trame narrative, multipliant les pensées, les intentions, les blessures et les secrets portés par le récit.

« Comme je ne rédige pas de manière linéaire, les réflexions de certains personnages, leur intimité ou leur simple présence s’imposent au cours de ma réflexion. Je vois l’écriture comme un voyage, ajoute-t-il après un court silence. Il faut être ouvert à toutes les possibilités et être prêt à changer de cap. »

Critique de «La petite rose de Halley»

Lorsque Gregory Paxton, chercheur en biologie, apprend que, à l’âge de 5 ans, il aurait sauvagement assassiné une fillette d’à peine 12 mois parce qu’elle faisait trop de bruit, sa vie est bouleversée. Regarder, respirer, manger, dormir, penser : tout est différent, teinté de la peur de soi. Pendant ce temps, Tania, sa femme, confectionne une robe couleur de feu pour une mystérieuse cliente, méditant sur son aventure passionnelle avec un autre homme. Marie, leur fille, découvre les rues du Centre-Sud, suivant les pas du poète Denis Vanier. Œuvre intellectuelle et sensible édifiée à la manière de poupées russes, La petite rose de Halley est chargée d’une abondance de détails et de pensées, où chaque trame narrative en dévoile une autre. Non linéaire, le récit se dévoile au lecteur par fragments, au fil des réflexions de l’auteur sur ces personnages, offrant une incursion audacieuse dans la mécanique de l’esprit d’un créateur. Rober Racine offre un huitième roman original et pénétrant.

La petite rose de Halley

★★★ 1/2

Rober Racine, Boréal, Montréal, 2019, 240 pages