«Comme il pleut sur la ville»: Knausgaard, torrentiel

Le livre de Karl Ove Knausgaard apparaît comme la clé de voûte de son projet autobiographique.
Photo: Jemal Countess Agence France-Presse Le livre de Karl Ove Knausgaard apparaît comme la clé de voûte de son projet autobiographique.

« Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple, et dont l’exécution n’aura point d’imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature, et cet homme, ce sera moi », écrivait Jean-Jacques Rousseau en amorçant ses Confessions, à la fin du XVIIIe siècle.

C’est une même volonté de transparence, le style et la paranoïa en moins, peut-être, qui a poussé l’écrivain norvégien Karl Ove Knausgaard à pondre les 4000 pages en six volumes écrites et publiées entre 2009 et 2011. Ce qu’il a fait, ce qu’il a pensé, ce qu’il a été : il veut tout dire.

Au cours des quatre premiers « épisodes » (« La mort d’un père », « Un homme amoureux », « Jeune homme », « Aux confins du monde », tous en Folio), Karl Ove Knausgaard avait surtout rejoué son enfance et son adolescence.

Il était devenu un adolescent auquel on a fini inévitablement par s’attacher, miroir de nos propres balbutiements, de nos doutes, de nos échecs et de nos trahisons.

Comment une conscience se construit ? Lire Knausgaard, avec les longueurs et les passages à vide que cela implique, c’est un peu se promener entre l’infiniment proche et l’horizon lointain.

Devenir écrivain

Au début de Comme il pleut sur la ville, le cinquième et avant-dernier tome, le Norvégien de 19 ans revient d’un long voyage dans le sud de l’Europe, sans le sou et juste à temps pour le début des cours à la prestigieuse Académie d’écriture de Bergen où il a été admis.

Un cinquième tome particulièrement torrentiel : Knausgaard prétend avoir mis seulement huit semaines pour en pondre les 848 pages.

Il ne rêve toujours que d’une chose : devenir écrivain. S’il écrit un peu, il dilapide surtout son prêt étudiant, boit comme un trou, devient un « batteur minable » dans le groupe de musique rock qu’il a formé avec son frère et des amis. Il s’amourache d’une fille, va vivre quelques mois en Islande avec elle, travaille dans des établissements psychiatriques ou sur des plateformes de forage, entame des études de littérature et d’histoire de l’art, fait de la critique littéraire à la pige dans les journaux, tombe follement amoureux d’une autre femme qu’il épouse.

Peu de temps après la mort de son père, un homme tyrannique qui avait sombré dans l’alcool — voir les tomes précédents —, Knausgaard publie enfin son premier roman, mais sombre dans un nouvel épisode de torpeur et de confusion.

Pluie, crachin, bruine, excès d’alcool : c’est comme si le climat de Bergen, la deuxième ville du pays, surnommée « la ville de la pluie » tant les précipitations y sont abondantes, pesait sur son état d’esprit — et forcément aussi sur celui du lecteur.

Sans excès d’orgueil — au contraire d’un Rousseau — et sans beaucoup de pudeur, mais avec sûrement une immense part d’invention dans les détails qui comptent le moins, Knausgaard transforme ainsi les 14 années où il a vécu à Bergen, entre 1988 et 2002, en un lourd récit d’exorcisme, d’apprentissage et de stagnation. Une étape de fermentation littéraire peut-être invisible à l’oeil nu, mais on ne peut plus nécessaire.

Et si Comme il pleut sur la ville n’a pas la force des tomes précédents, le livre apparaît comme un passage obligé, la clé de voûte de son projet autobiographique.

Extrait de «Comme il pleut sur la ville»

« Ce que je ressentais était extraordinaire. Pendant plus de dix ans, je n’étais arrivé à rien, et là tout à coup, comme par miracle, il me suffisait d’écrire. Et ce que j’écrivais était d’une qualité telle, comparé à avant, que chaque soir j’étais surpris en relisant ce que j’avais rédigé la nuit précédente. C’était comme une ivresse, ou comme être somnambule, un état où on est hors de soi, et le plus étrange dans cette expérience c’était qu’elle perdurait. »

Comme il pleut sur la ville (Mon combat – V)

★★★ 1/2

Karl Ove Knausgaard, traduit du norvégien par Marie-Pierre Fiquet, Denoël, Paris, 2019, 848 pages



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