«Épiphanie»: le souverain désir de prendre soin d’un enfant

Pour Myriam Beaudoin, il s’agit ici essentiellement de son histoire à elle.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Pour Myriam Beaudoin, il s’agit ici essentiellement de son histoire à elle.

Chez les Recluses missionnaires de Montréal, sœur Thérèse raconte à la narratrice d’Épiphanie, quatrième livre de Myriam Beaudoin, ce concours de CKVL lors duquel sa voix faillirait, l’obligeant par le fait même à renoncer à son rêve de devenir chanteuse : « À ce moment-là, j’ai compris ça plus tard, Dieu m’a fait un signe, il a voulu me dire : “Thérèse, ton twist, je le garde pour moi !” »

Myriam Beaudoin en a rencontré plusieurs, des âmes bienveillantes comme sœur Thérèse, l’invitant, pour son propre bien, à renoncer à son désir d’être mère. « Je pense que sœur Thérèse aurait aimé que j’aie la foi, la foi d’accepter des réalités qui sont incontrôlables, d’accepter la volonté de Dieu, même si c’est totalement différent du chemin auquel je m’attendais », se rappelle l’écrivaine, qui a choisi de coiffer ce récit du mot « confession », pudique manière de signaler qu’il s’agit ici essentiellement de son histoire à elle.

« Mais la narratrice d’Épiphanie est rebelle. Elle se rebelle contre ce destin qui semble se dessiner et qui sera celui d’une femme sans enfant. Elle suit sa propre conviction qu’au bout du calvaire, il y aura la lumière. »

Rebelle, Myriam Beaudoin ? Opiniâtre, aussi. Salle de yoga zénitude. Visite chez l’herboriste. Consultation en médecine chinoise. Consultation en réflexologie. Retraite chez les sœurs. Clinique de fertilité. Elle aura remis son corps et sa peine entre les mains de gourous plus ou moins condamnables, entre les mains de celles qui croient (bien qu’elle ne soit pas elle-même habitée par la foi religieuse) et entre les mains de la science pendant près de 15 ans. Une épreuve à laquelle ce silence de près de 10 ans depuis son précédent roman, 33, chemin de la Baleine (2009), est évidemment lié.

C’est qu’elle voulait un enfant, peu importe la sentence des médecins qui ne pouvaient lui offrir mieux qu’un diagnostic d’infertilité inexpliquée, verdict trop peu catégorique pour réellement colmater cette brèche au creux de laquelle s’enracinait déjà le plus insidieux des sentiments de culpabilité.

L’écriture de brefs poèmes remplis d’images violentes lui procurera la lumière nécessaire pour ne pas se laisser choir au beau milieu des ténèbres. Ils auront été ses « pansements », confie-t-elle, bien que leur ton soit souvent celui de l’autoflagellation. Ils jalonnent aujourd’hui la prose d’Épiphanie comme autant de cicatrices : « Ma vacuité de femme / incapable de devenir mère / trace une ombre souillée / dans la salle d’attente / qui s’étire en décennie. »

« Dans la dureté de cet os qu’on frappe quand on apprend que ce ne sera pas possible d’enfanter, ce qui sauve, c’est la poésie, qui permet de quitter le monde », observe celle qui avait déjà puisé dans sa propre vie avec Un petit bruit sec (2003) et Hadassa (2006).

« Il y a une espèce d’aspiration, d’élévation qui se produit grâce à la poésie, qui permet de quitter le plancher des vaches, de se rapprocher du ciel, de respirer un bol d’air. Même s’il y a des vers qui sont très durs, même s’il y a l’eau du bain dans laquelle je voulais couler, la poésie permet d’exprimer quelque chose qu’on ne peut pas répéter à voix haute. Les gens ne veulent pas entendre la souffrance des autres. Il y a très peu d’oreilles qui sont là pour entendre que tout va mal. »

La fin du solstice

Elle ne pouvait concevoir sa vie autrement, malgré toutes celles qui lui soufflaient que sa maternité se trouvait ailleurs, sous une autre forme. Il fallait qu’elle entende le mot « maman », même si celui ou celle qui le prononcerait n’aurait pas grandi en elle. « Au début du processus, on se révolte contre notre ventre qui n’enfante pas, contre ce magnifique portrait en couleurs de papa, maman entourés d’un, deux, trois, quatre enfants qui n’existera pas, puis on se rend compte que ce n’est pas d’enfanter qu’on a besoin, c’est de prendre soin d’un enfant. »

L’appel de la DPJ viendra le 6 janvier. Elle était arrivée dans le monde le 18 décembre, d’une mère qui l’avait abandonnée à la naissance. Elle s’appellera Épiphanie, parce qu’elle signera alors pour Myriam Beaudoin et son amoureux la fin d’un interminable solstice, 15 ans de froid, de noirceur et d’incertitude se refermant grâce à l’adoption en banque mixte.

Cette confession, c’est donc pour « toutes ces femmes pour qui la route qui mène à l’enfant est si longue et si ardue » qu’elle l’a écrite, mais aussi pour sa fille. Le mot « confession » revêt ici un sens presque religieux pour l’auteure, qui devait apaiser sa propre culpabilité : culpabilité que sa joie n’ait pu exister qu’au prix du drame d’un abandon, culpabilité des mots qu’il faut désormais prononcer.

« Plus elle grandit, plus elle a des questions et il faut gérer ça, gérer cet arbre généalogique dont les racines ne partent pas de notre propre foyer. C’est difficile pour un parent de provoquer cette douleur chez son enfant en lui parlant de son passé. Et c’est difficile de s’imaginer que l’enfant puisse se demander pourquoi sa mère est parvenue à mettre au monde sa sœur, mais pas à la mettre au monde elle. »

Petit miracle 

Vous avez bien lu, vous avez bien compris. Oui, Myriam Beaudoin est tombée enceinte peu après l’arrivée d’Épiphanie chez elle. Elle nous l’apprend en fin d’entrevue d’une voix pleine de félicité, mais ne camouflant pas tout à fait cette crainte typique de celles qui, après avoir longtemps été chevillées au malheur, craignent que le bonheur ne soit que de passage.

Comment expliquer ce petit miracle ? Tente-t-elle seulement de l’expliquer ? « C’est peut-être ma nature romantique, mais j’aime dire à ma première fille que, dès que je l’ai placée en koala avec moi, elle a guéri mon ventre. Je pense parfois que ça peut être vrai, qu’il y a un apaisement qui se produit quand tu deviens parent, quand le rêve se réalise. »

Une surprise qui, sans avoir ouvert à l’écrivaine les portes de la foi, force chez elle l’humilité devant toutes ces forces mystérieuses qui s’agitent sous la surface des choses. « Comme le disait sœur Thérèse : “Il n’y a rien qui arrive pour rien.” » La poésie du monde appelle parfois des mots aussi simples.

Extrait de «Épiphanie»

« Le lendemain de mon anniversaire, N. et moi étions assis dans la salle d’attente comble — meubles en cuir brun et portraits de bébés qui naissent dans des choux — d’une clinique de fertilité. Nous avions l’impression d’être les plus jeunes, ce qui nous donnait peut-être une longueur d’avance. Nous avions simplement besoin d’un petit coup de pouce. N., mon idéaliste, était rayonnant d’espoir. Moi, élève entêtée, j’étais résolue à suivre le parcours que me dicterait le protocole : parfaitement assidue, dépensière, en totale soumission, flexible. Et surtout seule et forte, comme l’est naturellement la femme devant l’adversité. »

Épiphanie

Myriam Beaudoin, Leméac, Montréal, 2019, 144 pages