«La Minotaure»: la douleur de la résistance

La poète et chercheuse en littératures et écritures des femmes Mariève Maréchale publie son premier roman.
Photo: Dinaïg Stall La poète et chercheuse en littératures et écritures des femmes Mariève Maréchale publie son premier roman.

À la fois furieusement intime et universel, chargé d’ambiguïtés, brûlant de révolte et criblé de doutes, La Minotaure est un hurlement de douleur et de rage qui prend vie dans la contestation et le refus d’appartenance : à soi, aux autres, à ses cauchemars, mais surtout aux attentes et aux cadres dictés par la normativité.

Premier roman de la poétesse et chercheuse en littératures et écritures des femmes Mariève Maréchale, l’oeuvre est aussi la première publication offerte dans la nouvelle collection « Queer » de la maison d’édition Triptyque : une collection excessive et hybride qui se veut résolument féministe, antiraciste et intersectionnelle dans l’objectif de sonder les différentes normalités, qu’elles soient identitaires, sexuelles, culturelles ou politiques.

C’est dans cette hybridité et ce métissage que se construit le roman, autant dans le fond que dans la forme, par le recours systématique à l’hétérolinguisme. Ici, l’identité est « illes », libre de s’autodéterminer ou au contraire de refuser toute tentative de définition. « J’existe, pourtant, je possède chaleur et organes, je projette maints amours et désirs, mais je n’apparais nulle part, hormis, peut-être, dans certains festivals underground ou dans les poèmes d’Andrea Gibson. Pour des gens comme moi, Maude, des gens au genre double, qui se sentent en même temps beau et belle, émue et ému, qui sont dépassé.e.s par leur langue si sexiste, l’espace public est un écartèlement et un vide qui engouffre jusqu’à nos espoirs, nos familles, nos intimités. »

L’expérience poétique de Mariève Maréchale transparaît dans la charge émotionnelle portée par chacune des phrases, dans l’intention choisie pour chacun des mots, au service des questionnements et des bouleversements auxquels doit faire face la société.

La narratrice, terrifiée par un désir de vivre trop longtemps annihilé, entame un dialogue imaginaire avec Maude, son amie d’enfance, véritable auto-psychanalyse des liens entre les monstres de l’enfance et les craintes de l’âge adulte. C’est le récit d’une parole qui ose naître, d’une vie qui se distingue du commun, de stéréotypes remis en question puis fracassés, du dénouement d’une existence oppressée et humiliée par une violence patriarcale, blanche, impérialiste et hétérosexuelle.

Inspirée de la plume acerbe et précise d’un Réjean Ducharme — par ailleurs cité en préface —, le texte est un amalgame hétéroclite de réflexions et d’émotions, fidèle à toute expérience de rumination. La langue frôle l’oralité par la dureté de son rythme ponctué de consonnes qui martèlent la colère et l’indignation, sans jamais tomber dans l’effusion stylistique ou l’onanisme intellectuel indigeste.

En mettant en scène l’expérience unique d’une existence marginale, la jeune auteure, qui s’identifie elle-même comme femme, butch, lesbienne et bigenre, témoigne de l’universalité des réalités multiples des minorités. Le message, par moments un peu trop appuyé, trace néanmoins la voie à une littérature désinhibée, engagée et divinement provocante. À lire.

Extrait de «La Minotaure»

« Je me suis aperçue très rapidement que la masculinité des garçons de baseball, de patinoire, d’usine et de classe se construisait sur le mépris des féminités. Ma présence parmi eux était exceptionnelle. Je devais participer aux ébats de leur violence pour me faire pardonner mon lien aux femmes. Mais moi, je ne haïssais pas les femmes. Je souhaitais seulement ne pas paraître comme elles. Il me faisait autant blessure d’apprendre à les mépriser que de ne pas passer pour un garçon. Depuis ce temps, je ne sais plus comment être présentable, je crains les rencontres et les poignées de main, les yeux qui auscultent, je ne sais plus ce que j’incarne. Je me sens fautive, fausse, incomplète. Ou trop. Oui, c’est ça. Je suis trop. »

La Minotaure

★★★ 1/2

Mariève Maréchale, Triptyque, Montréal, 2019, 180 pages