Un livre ayant appartenu à Hitler acheté par Archives Canada

Michael Kent, conservateur de la collection Jacob M. Lowy, présente le livre en allemand «Statistiques, médias et organisations du judaïsme aux États-Unis et au Canada».
Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne Michael Kent, conservateur de la collection Jacob M. Lowy, présente le livre en allemand «Statistiques, médias et organisations du judaïsme aux États-Unis et au Canada».

Le livre jauni porte l’ex-libris du dictateur nazi, une étiquette de papier collé où apparaît son nom en lettres gothiques, coiffé de l’aigle du IIIe Reich tenant entre ses serres une couronne de feuilles de chêne flanquée de cette araignée gorgée de sang qu’est la croix gammée.

Bibliothèque et Archives Canada a acquis d’un libraire américain, en juin dernier, un livre rare qui offre, entre autres choses, un recensement des principales communautés juives au Canada dans la perspective suprémaciste nazie. Ce mince ouvrage dont l’achevé d’imprimer date de 1944 présente des informations sur la population juive de certaines villes, ainsi que sur des organisations clés, par exemple des imprimeries gérées par des communautés juives au Canada. Il évoque des villes comme Montréal, Toronto et Winnipeg.

Rédigé en allemand, le livre a pour titre Statistik, Presse und Organisationen des Judentums in den Vereinigten Staaten und Kanada (Statistiques, médias et organisations du judaïsme aux États-Unis et au Canada). Cette étude a été rédigée par Heinz Kloss, un linguiste, spécialiste des minorités, défenseur d’une théorie raciale fondée sur la terre et le sang. Kloss s’enrégimente auprès du régime nazi au début des années 1930 puis travaille, à Stuttgart, au service de l’Institut des Allemands de l’étranger. Après la guerre, Heinz Kloss fut réintégré à des travaux universitaires sur la langue allemande dès le début des années 1950.

Le plus intéressant, croit Pierre Anctil de l’Université d’Ottawa, c’est que ce livre se veut une étude des organes de presse, des organisations et des communautés juives des États-Unis et du Canada, ce qui confirme que certains nazis croyaient utile de se renseigner sur les populations juives situées à l’extérieur de l’Europe et de la zone d’influence immédiate de leur action. Spécialiste de l’antisémitisme en Amérique du Nord, Pierre Anctil considère que « c’est probablement un titre mineur en regard de la production idéologique nazie concernant les juifs ». Mais « l’association très étroite des juifs canadiens à un livre produit par un nazi convaincu, en langue allemande, sous le régime hitlérien, renforce toutefois le “lien” entre la Shoah et la vie juive canadienne — créant en quelque sorte une zone de discours nazi sur le Canada dont il nous faudra mieux tenir compte à l’avenir dans nos recherches ».

Selon Bibliothèque et Archives Canada, les recherches ont été effectuées pour le compte des autorités allemandes. Elles font allusion à ce qui aurait pu se passer en Amérique du Nord si les Alliés avaient perdu la Deuxième Guerre mondiale.

L’ex-libris comporte un aigle stylisé, une croix gammée et les mots « Ex Libris Adolf Hitler », indiquant qu’il provient de la collection de Hitler.

Bibliothèque et Archives Canada a acheté le volume à un libraire au coût de 4500 $US américains, grâce à des dons privés. La piètre qualité du papier utilisé pour l’imprimer a rendu sa conservation difficile. Depuis son acquisition, il a été restauré afin de pouvoir être présenté au public.

Ce livre provient vraisemblablement des étagères d’une bibliothèque personnelle d’Hitler. À la fin du conflit, les militaires qui visitaient l’une ou l’autre des résidences d’Hitler, sorte de pèlerinage de la victoire, arrachaient à ses appartements des souvenirs de conquérants.

Si le livre appartient indubitablement à la collection du dictateur nazi, il est douteux, croit Pierre Anctil, que le livre ait appartenu personnellement à Hitler autrement que comme un ouvrage ayant intégré sa bibliothèque, « car l’homme n’est pas connu pour avoir été un grand lecteur ». Selon l’historien, « le plus probable est que l’ouvrage a été offert par Kloss, comme sympathisant nazi, à Hitler en tant que chef de l’État nazi — tout comme les dignitaires de tous les pays reçoivent des cadeaux et des livres offerts officiellement ou par leurs admirateurs. Il y a peu de chances — surtout en 1944 — que Hitler ait tenu le livre dans ses mains autrement que de manière officielle. Peut-être n’a-t-il même pas été informé de la publication du livre qui touche un sujet d’importance non stratégique en 1944. »

En 1944, la Seconde Guerre mondiale est entrée dans un tournant où les stratèges nazis savent que leurs velléités d’expansions sont terminées. Et en Amérique, les sympathisants nazis sont en prison depuis un moment. Au Canada, Adrien Arcand, qui avait pu concevoir, avant la guerre, de déporter les juifs, par exemple sur l’île de Madagascar, se trouve en prison avec ses principaux sympathisants, après qu’il eut été arrêté le 30 mai 1940.