Bande dessinée: reprises, dérivés, anniversaires et suites

Le tome 1 de la série «Champignac», «Enigma », de l’excellent tandem Etien-Beka, présentera le comte Pacôme Hégésippe encore jeune homme et précocement génial (et déjà mycologue!).
Photo: Etien - Beka Le tome 1 de la série «Champignac», «Enigma », de l’excellent tandem Etien-Beka, présentera le comte Pacôme Hégésippe encore jeune homme et précocement génial (et déjà mycologue!).

C’est un beau symbole. Le libraire des Animal lecteur ! (sept tomes parus, signés Salma et Libon) a fermé boutique et L’atelier Mastodonte, qui mettait en scène un lieu de travail et de rencontre où collaboraient les meilleurs créateurs des dernières années, a cassé son bail. Est-ce à dire que la bande dessinée entre dans un hiver difficile ?

On pourrait le penser. Quel est le titre le plus attendu de l’après-Noël ? Les vieux fourneaux (Dargaud, en librairie), cinquième tome, sur les talons de l’adaptation (ratée) au cinéma. Certes, on se marre à chaque planche de la série de Wilfrid Lupano et Paul Cauuet, mais on est quand même aux antipodes des Nombrils. Pour ce qui est de l’âge des protagonistes, à tout le moins.

Ce qui nous amène à Tintin, qui célèbre ses 90 ans. Si je calcule bien, on est donc à T+13. La promesse faite aux lecteurs de 7 à 77 ans ne tient plus, de la même façon que les aînés sont aînés de plus en plus longtemps. Les tribulations de Tintin au Congo, version colorisée et commentée de la mouture inédite de 1940-1941, est d’ores et déjà disponible sur le site officiel de Moulinsart (et non pas en édition papier chez Casterman, signe des temps).

Et un autre, et un autre…

Qu’attend-on aussi ? Un Blake et Mortimer (Dargaud, en librairie), 25e du nom, énième suite de la mythique série d’Edgar P. Jacobs. Et un 36e Thorgal (Le Lombard, printemps). Et n’oublions pas Astérix, qui a 60 ans cette année et les fêtera en même temps que l’illustré qui l’a vu naître : Pilote.

On nous prépare tout un programme de rééditions grand luxe : l’épisode premier, Astérix le Gaulois (Dargaud, 23 janvier), sera resservi, et plutôt deux fois qu’une. Planches originales grand format, tapuscrit de Goscinny en alternance, la totale. Et puis ce sera le tour du Combat des chefs (Dargaud, mai). De quoi se rendre jusqu’au prochain Astérix de Conrad et Ferri à l’automne.

De là à croire que, dans un monde où le manga mange de l’espace partout (de Kid Noizeà SuperGroom), la bédé trouve son salut dans les valeurs refuges, il n’y a qu’un tout petit pas allègrement franchi. Jusqu’à Lewis Trondheim qui ravive son Lapinot avec Les herbes folles T2 (L’Association, 26 février). Le prolifique Lewis a beaucoup fait pour rallier les univers du fantasy, du manga et de la bédé franco-belge, et s’il cherche encore à renouveler le genre en publiant une sorte d’improvisation, dessins en direct sans texte, couchés au jour le jour dans un carnet, il a néanmoins tout naturellement retrouvé son personnage fétiche.

Décantez, qu’ils disaient. Parfois pour le meilleur. Le tome 1 de la série Champignac,« Enigma » (Dupuis, 1er février), de l’excellent tandem Etien-Beka, nous présentera le comte Pacôme Hégésippe encore jeune homme et précocement génial (et déjà mycologue !), travaillant dans l’Angleterre du Blitz à la résolution des codes de la fameuse machine Enigma, et découvrant ce faisant… l’amour !

La guerre, sujet inépuisable parce que la guerre n’est jamais finie ? Jacques Tardi, après avoir creusé et creusé les tranchées de la Première Guerre mondiale, arrive à la fin du cycle consacré à son père. Moi, René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag IIB (Casterman, janvier), troisième tome, suit le vétéran et son futur bédéiste de fiston dans les ruines de l’après-guerre. Le passé rattrape l’auteur lui-même.

Et chez les bédéistes québécois ? On conjugue aussi au passé : le premier tome de Bootblack (Dargaud, printemps),de Mikaël, après la série Giant, nous ramènera dans le New York des années 1930 : les cases révélées sur la page Facebook de l’auteur sont magnifiques. La série MacGuffin et Alan Smithee (Perro, hiver), de Michel Viau et Ghislain Duguay, se poursuivra également dans l’esprit sixties du premier épisode — imaginez Modesty Blaise avec James Bond sur le site d’Expo 67. Le général de Gaulle échappera-t-il à l’attentat sur le chemin du Roy ? Gageons que oui. Mais non sans l’intervention de nos tourtereaux.

Corrida chez Burma

Parmi les repreneurs de bandes dessinées célébrées, Nicolas Barral a réussi un rare exploit : ne pas démériter du créateur d’origine. Ce n’est pas rien que de succéder à Tardi, encore moins de faire passer les adaptations des polars de Léo Malet du noir et blanc des pavés ruisselants à la couleur sans qu’on y perde au change. Corrida aux Champs-Élysées (Casterman, hiver), à la couverture au ciel bleu resplendissant, n’est pas moins une sombre histoire de star déchue, de starlettes prêtes à tout et de producteurs véreux, et ça se regarde comme un Cinémonde, avec l’envers du décor en plus. Nestor Burma, une fois de plus, y reçoit son lot de coups sur la tête, mais finit quand même par « mettre le mystère knock-out ».