Rentrée poésie: amour, désir, territoire et mémoire hantent les recueils à paraître

Malgré la violence de son titre, «Fuck you», du prolifique Daniel Leblanc-Poirier, chante une sexualité dévorante à l’aide d’un luxe de métaphores alimentaires.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Malgré la violence de son titre, «Fuck you», du prolifique Daniel Leblanc-Poirier, chante une sexualité dévorante à l’aide d’un luxe de métaphores alimentaires.

« Où habiter sinon dans le rappel de moments fous et la possibilité qu’ils se reproduisent ? » demande sur le ton grave du deuil et de l’espoir Marie-Andrée Gill. Où habiter, sinon en poésie, quand les grisants vertiges du passé refusent qu’on les conjugue au présent ? Comment distinguer embrasements et brûlures ? Autant de questions traversant Chauffer le dehors (La Peuplade, 26 février), exceptionnel troisième livre de la poète saguenéenne, qui s’agenouille dans les beaux bancs de neige d’un amour qui fond à vue d’oeil.

Il y en a qui savent parler aux femmes. « [O]n pourrait se revoir si tu veux / je pourrais manger / du jello dans ta vulve / dans les corridors discrets / de ruelles phosphorescentes », propose ainsi le prolifique Daniel Leblanc-Poirier. Malgré la violence de son titre, Fuck you (l’Hexagone, 13 mars) chante une sexualité dévorante à l’aide d’un luxe de métaphores alimentaires, quelque part entre Paul Éluard et Les Denis Drolet (on l’entend, évidemment, comme un grand compliment).

Photo: Pedro Ruiz Le Devoir

Laurence Veilleux

Nous faisons l’amour, proclame plus doucement Jonathan Lamy (prix Émile-Nelligan 2016), dans un éloge de l’étreinte et de la beauté de tous les corps, où « nos deux langues / de rivières en débâcle / s’emmêlent / comme des draps au ralenti ». En avril, aux Éditions du Noroît.

« Quand je lis des livres qui parlent d’amour, j’utilise un Band-Aid comme signet », confie la Torontoise Tara-Michelle Ziniuk, une stratégie à adopter en parcourant son Whatever, un iceberg (Triptyque, février). L’auteure Daphné B. (Delete) signe la traduction de ce recueil — désarmant, désespérant, hilarant — de longs textes en prose dans lequel la poète rejette et embrasse dans un même mouvement la langue de l’Internet et du self-care. Parce qu’« [i]l y a quelque chose à dire en faveur de la vulnérabilité, de l’amour en tant que geste radical ».

Investir le territoire

Ne croyez pas ce qu’on dit : la poésie, ce n’est pas forcément compliqué. « J’ai un territoire, je l’investis. Je l’occupe non seulement physiquement, mais aussi sur le plan de l’imaginaire. Je l’anime de ma culture. Pour m’épanouir, j’ai besoin de ce territoire particulier à raconter », écrit le poète aîné de la communauté wendate Jean Sioui dans le prologue d’A’yarahskwa’. L’envers du temps(Mémoire d’encrier, 23 janvier). Simple et limpide, n’est-ce pas ?

La vastitude du territoire gonfle comme une voile les mots d’Andréane Frenette-Vallières, qui rapporte d’un séjour sur la Côte-Nord Juillet, le nord (Éditions du Noroît, février), un premier livre mettant en question la possibilité même d’un enracinement.

Le grand Jean-Marc Desgent élabore quant à lui une « sorte de bestiaire des mythologies personnelles, poétiques et collectives » (dixit son éditrice) dans Misère et dialogue des bêtes (Poètes de brousse, 26 février). Toute ressemblance entre les animaux aux abois qui peuplent ses poèmes en prose et ces gens que vous croisez dans les transports en commun n’est sans doute pas pantoute fortuite.

Pas fortuite non plus la parenté entre l’oeuvre de la défunte photographe américaine Francesca Woodman et celle de Clémence Dumas-Côté, qui s’y est enfoncée pendant l’écriture de La femme assise (Les Herbes rouges, 26 février).

En vrac

Dénicher les livres de certaines figures majeures de la poésie québécoise ressemble trop souvent à une impossible chasse aux trésors. Parce que bon nombre de ses recueils sont aujourd’hui introuvables, Michel Garneau plonge dans son oeuvre immense et en ponctionne un Choix de poèmes (pas trop longs). Parution prévue au printemps chez L’Oie de Cravan, à temps espère-t-on pour fêter l’anniversaire du traducteur de Leonard Cohen, qui aura 80 ans le 25 avril.

 
Photo: Rupi Kaur L’instapoète canadienne Rupi Kaur

Signalons en vrac le troisième titre de Laurence Veilleux, Elle des chambres (Poètes de brousse, 30 avril), recueil sans faux-fuyant sur « l’agression, la honte et la résilience », la seconde livraison de l’instapoète canadienne Rupi Kaur, Soleil et fleurs, en traduction chez Guy Saint-Jean le 20 février, ainsi que L’enfer de Dante mis en vulgaire parlure (Le Quartanier, 4 juin) d’Antoine Brea, un monstre de 496 pages.

Le reste de l’espace dévolu à ce texte appartient au héros obscur du rock alternatif québécois Navet Confit, qui rassemble textes de chansons, poésie, récits, dessins et blagues chez Somme toute en avril, sous un titre interminable (prendre son souffle) : Les films, les desserts, les chaises, les souvenirs, les voyages, la radio, les vedettes, le journal, les rêves, les fantômes, les monsieurs, les animaux, les insectes, les médicaments, les voitures, les énumérations, la répétition, les énumérations. Juste ça.

Le héros du poème, c’est toi

« Pourquoi n’y aurait-il pas de la poésie de science-fiction, de la poésie de détective, de la poésie dont vous êtes le héros ? » demandait en avril la poète et chercheuse Stéphanie Roussel dans un article portant sur ce que nous avions appelé la poésie pop. Preuve irréfutable qu’il suffit de lancer un rêve dans l’univers pour qu’il se matérialise, L’Écrou fait paraître, fin avril, En chaloupe dans l’crushed stone d’Alexandre Deschênes, un authentique recueil de poésie dont vous êtes le héros, à lire à l’aide d’un dé à 12 faces. Aussi au menu des festivités entourant le dixième anniversaire (déjà !) de la trublionne maison : des livres de deux de ses étoiles, Frédéric Dumont (Je suis célèbre dans le noir, fin février) et Maude Veilleux (fin mai), dont le titre demeure pour l’instant secret.