Respirer autrement avec Michel X Côté

C’est de sa promenade du matin que Michel X Côté ramène certains des vers qu’il publie avec assiduité sur Twitter.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir C’est de sa promenade du matin que Michel X Côté ramène certains des vers qu’il publie avec assiduité sur Twitter.

« Mes livres sont toujours accueillis par du silence. Des chars de silence », observe Michel X Côté, et ce n’est pas tout à fait clair s’il y a là, pour lui, matière à bougonner ou à se réjouir. Publier ses poèmes ? Ce n’était pas son idée. Le X de son nom témoigne d’abord, après tout, d’un désir de se fondre dans l’anonymat. L’indocile Abitibien n’a jamais envisagé la création comme la première étape d’une transaction pouvant le conduire jusqu’à la lumière de la reconnaissance.

« Quand Richard [Desjardins] a commencé à chanter mes textes à telle place et telle place, il fallait qu’il les déclare », raconte celui à qui l’on doit, entre autres, les paroles de Signe distinctif et de l’immortelle Le cœ​ur est un oiseau.

« Pour recevoir les droits de ces déclarations, j’avais besoin d’un autre nom que Michel Côté, mais je ne m’occupais pas de ça. Ça ne m’intéressait pas, je ne pensais pas à l’argent. Un jour, je me suis fâché et j’ai dit : “Qu’ils mettent un X et on n’en parlera plus !” Je voulais dire : qu’il mette un X à la place de mon nom. » Résultat de ce malentendu : il y aura un X, pour toujours, juste après son prénom.

Sauvage, Michel X Côté ? Doux sauvage, oui. C’est en tout cas grâce à — ou à cause de, dirait-il sans doute — l’insistance d’une blonde de son ami chanteur et à l’ultimatum d’un malappris, qui lui lança un jour que l’on ne peut se dire poète sans un livre avec son nom dessus pour le prouver, qu’il faisait paraître en 2000 Tout l’air alentour bat (Distribution prologue). Premier recueil sur le tard : il amorçait alors la cinquantaine. Il écrivait pourtant presque tous les jours depuis la vingtaine. « C’est assez important d’en avoir un, un côté sauvage, tu trouves pas ? Ça nous donne une distance avec le monde et, en même temps, ça nous tient proches du monde », explique celui qui habite une cabane à Kanesatake avec la femme qu’il a rencontrée il y a une quarantaine d’années « dans un sac à dos », pendant un voyage à Vancouver.

« Peu importe ce qu’on essaie d’enfoncer dessus, le monde est toujours plus fort que toutes nos entreprises humaines. Je m’identifie beaucoup à ce côté-là, intouché, indompté, de la vie, même si je suis un petit garçon très tranquille, très sage. Il n’y a rien qui me fait plus bâiller qu’un rebelle en coat de cuir. »

Plus de sang au cerveau

Qu’a fait Michel X Côté au cours des 50 années précédant son entrée en poésie ? « Rien. » La réponse ressemble à une boutade, mais elle témoigne surtout d’une sorte de serment ancien, prononcé entre l’homme et son reflet dans le miroir.

« C’était important que je ne fasse rien qui vienne me déranger. Je pense que la poésie exige son propre espace, et c’est peut-être ce qui a motivé mes choix : créer un espace propice à cette infinie exploration du monde qu’est la poésie. »

Après avoir gagné sa croûte grâce à des travaux d’entrepôt ou de conciergerie, il rompt néanmoins sa promesse et travaille pendant 12 ans pour l’organisme de diffusion de la culture autochtone Terres en vues.

Sa principale occupation, aujourd’hui, à 70 ans : marcher, deux fois 40 minutes par jour, en compagnie de ses « chiens éperdus d’amour », qui apparaissent d’ailleurs dans L’été de la carotide, son huitième titre.

C’est de sa promenade du matin que Michel X Côté rapporte certains des vers qu’il publie avec une rare assiduité sur Twitter. De resplendissantes traces d’une vie intérieure nourrie par la flânerie et le panorama, qu’il reprise et raboute des mois plus tard, au moment d’assembler un recueil. Autrement dit : « le surgissement du poème / de l’étincelle à l’incendie / le rend pareil à de la lumière qui respire ».

« Je trouve toujours ça extraordinaire que des mots, quand j’en aligne trois ou quatre qui fittent, créent une sorte de musique, d’espace mental qui permet un instant de respirer autrement », confie-t-il en agrippant notre exemplaire de son livre, avant de se rendre directement à sa dernière page : « de la forêt à la rivière / l’aube accueille mes dérives // j’apprends à vivre / sans vouloir plus / le ciel respire entre mes os ».

Apprendre à vivre sans vouloir plus. Michel X Côté a été opéré à l’été 2015 afin qu’on lui débloque une carotide. Il est rentré de l’hôpital avec quelques bouts de texte, mais pas forcément avec la sagesse nouvelle qui descend parfois sur ceux qui tutoient le pire.

« J’ai très peur du mot “sagesse” parce que c’est un gouffre. Il y a un danger que je me mette à me croire. Moi, je sais que j’ai changé, mais je ne suis pas encore prêt à le dire, parce que je ne sais pas de quelle façon. On est des machines organiques, on est juste du vivant, han ? Dans mon cerveau, depuis l’opération, il y a plus de sang, alors peut-être que je suis juste mieux irrigué. » Grand sourire.

« [J]e longe la rivière / je remplace les belles demeures / par des blocs erratiques », écrit Michel X Côté dans L’été de la carotide, en évoquant ces morceaux de roche qu’abandonnent derrière eux les glaciers lorsqu’ils se retirent, et qu’il substitue dans son esprit aux palaces de nouveaux riches qui obstruent sa vue. Il n’est pas un gars de bois, insiste-t-il, mais sa poésie a toujours été habitée par la vastitude des territoires de son cœur, ceux d’Oka, mais aussi ceux qui bordent Rouyn-Noranda, « capitale boréale de la poésie », sa ville natale.

« Je suis très sensible à la disparition des paysages. Je ne veux pas les voir, ces cabanes-là, parce qu’elles nient le paysage. Dès qu’ils ont l’occasion d’en bâtir une, ils la mettent là, comme ça, et tu ne vois plus ce qui est derrière. Tu ne sais plus s’il y a une colline, un étang. C’est partout, à la grandeur du Québec. Bientôt, on ne se verra plus. »

Ce qui serait une tragédie aux yeux de celui qui croit que « ce sont les forêts / qui font pousser les poèmes ».

Le parolier de Richard Desjardins

Richard Desjardins et Michel X Côté se rencontrent à l’école, au début de l’adolescence, et se fréquentent occasionnellement depuis. « Les deux premiers textes avec lesquels il a fait des musiques, c’était dans le temps d’Abbittibbi. Je ne me souviens même pas comment ça s’appelait, mais je sais que c’était en joual et que je les ai écrits vite. Je passais devant l’atelier qu’il avait loué en avant du parc La Fontaine, je lui ai donné ça, sur deux napkins.

Quatre ans après, un gars m’arrête dans la rue : “Hey, Michel, as-tu entendu tes tounes ?” Richard ne m’en avait jamais parlé. »

Deux des textes de Michel X Côté aboutissent sur l’album Tu m’aimes-tu : Quand ton corps touche et Signe distinctif. « Je travaillais dans une shop de chaises de jardin et je me suis coincé le pied sous une palette. Comme j’étais tout seul, je me suis mis à écrire. Il y avait une grosse pile d’Allô Police pas loin. “Au moment de sa disparition, il portait…”, c’est de là que ça vient. »

Desjardins appelle son ami X quand Pierre Falardeau lui propose de créer la musique de son film Le party. « Il avait besoin de réagir vite, mais il n’avait pas le temps, parce qu’il partait en tournée dans le nord de l’Ontario. On écrivait les chansons au fax. Il me disait : “J’ai un titre : Le cœ​ur est un oiseau”, et je voyais ce que je pouvais faire avec ça. Fallait que j’aille dans une papeterie pour lui faxer les textes à l’hôtel où il serait. Comme je ne mettais dans mon fax rien d’autre que les mots de la chanson, quand j’ai envoyé Le screw, le préposé à l’hôtel lui a dit : “M. Desjardins, je pense qu’il y a quelqu’un qui ne vous aime pas beaucoup.” »

L’été de la carotide

Michel X Côté, Écrits des Forges, Trois-Rivières, 2018, 98 pages